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Téhéran, Tunis. D’une révolution à l’autre

17 janvier 2011 | Catégorie(s) : Idées / Actions | Thème(s) :

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Secrétaire national du parti socialiste aux droits de l’Homme, je n’ai cessé depuis ma prise de fonction de prendre, ou de faire prendre à mon parti, des positions politiques sans ambiguïté à l’égard du régime tunisien et du parti au pouvoir, le RCD. Malheureusement, et sans doute parce que je ne fais pas partie des dirigeants régulièrement invités à s’exprimer en public, elles ont été peu relayées. Je ne souhaite pas revenir ici sur ces déclarations, quiconque souhaite en prendre connaissance peut le faire sur le site Internet du PS. Pas plus que je ne souhaite pointer mes mises en garde répétées depuis 2008 sur la situation politique en Tunisie, à rebours de la pensée post-coloniale dominante dans les élites françaises. Néanmoins, refusant de faire de ma responsabilité (la défense des «droits de l’Homme») un supplétif de l’analyse diplomatique qui prévaut trop souvent, je veux livrer ici quelques éléments sur ce qui se joue dans la révolution tunisienne.

Le monde est en train de vivre la fin d’un cycle, celui inauguré à la fin des années 70 par les deux grands mouvements réactionnaires qui ont façonné les rapports de force internationaux:

  • le premier, issu de la révolution conservatrice importée d’Outre Manche et d’Outre Atlantique, et porteuse de la mondialisation libérale, connaît depuis 2008 et la crise financière les premiers symptômes de sa fin;
  • le second, né du coup d’Etat islamiste pendant la révolution iranienne de 1979, qui se propagea alors comme une traînée de poudre dans tout le Moyen-Orient en donnant de la force aux multiples militants du jihad, a vu ses fondations ébranlées en 2009, par la révolte citoyenne au lendemain de la réélection frauduleuse de M. Ahmadinejad.

Si beaucoup a été dit sur la crise mondiale du capitalisme, peu de commentateurs ont inscrit le dernier mouvement populaire iranien dans un processus global qui touche désormais l’ensemble du Moyen-Orient et a déjà entraîné des bouleversements historiques. La révolution tunisienne en marche éclaire à nouveau l’enjeu majeur qui se joue aujourd’hui au Moyen-Orient: la conquête démocratique par les peuples eux-mêmes et le recul nécessaire de l’intégrisme religieux.

Dans les années 1950, les tentatives de synthèse entre socialisme, démocratie et nationalisme se soldent par des échecs politiques (Mossadegh en Iran), militaires (Nasser en Egypte), et ferment pour longtemps les portes de la démocratie. La responsabilité des puissances occidentales est, déjà, très lourde, puisqu’elles choisissent alors d’installer ou de laisser s’installer des régimes corrompus, au nom de leurs intérêts stratégiques et d’approvisionnement en matières premières (pétrole, gaz, uranium, etc.) que les dictateurs, de Saddam Hussein au Shah d’Iran, leur garantissent.

La contestation sociale passe alors par l’instrumentalisation de l’islam comme arme politique. C’est ainsi que la prise du pouvoir en Iran par Khomeiny sonne le début d’une nouvelle ère mondiale, faisant émerger dans son sillon, par delà les divergences entre sunnites et chiites, les formations politiques radicales. La voie islamique fait la preuve de sa capacité à renverser un régime dictatorial (rappelons que le discours de l’Ayatollah Khomeiny était alors accroché aux revendications sociales et démocratiques portées par les gauches iraniennes). C’est donc par là que passerait la libération, voire, comme certains l’ont dit, «l’indépendance véritable» au lendemain des mouvements de décolonisation.

En pointe dans la contestation de la corruption, présent sur le terrain social (les leaders et cadres des formations de gauche ayant été pour la plupart emprisonnés ou contraints à l’exil), l’activisme religieux progresse dans les populations. Sous des formes diverses (les Talibans en Afghanistan, le FIS en Algérie, le Hezbollah au Liban, le Hamas en Palestine, les «franchisés» d’Al Qaïda disséminés sur tout le Moyen-Orient, etc.), les intégristes s’installent, parfois même avec la légitimité incontestable du suffrage universel. Pendant toute cette période, la gauche est soit aveuglée (une partie de l’extrême gauche française apporta son soutien à Khomeiny), soit gagnée par la résignation d’un certain «réalisme», c’est-à-dire in fine par le renoncement.

Face à la montée de l’islamisme radical (et après en avoir soutenu des franges, comme Ben Laden en Afghanistan, face à l’Union soviétique), les grandes puissances occidentales, Etats-Unis en tête, ont choisi deux impasses: soit la «guerre des civilisations» en Irak ou en Afghanistan (dont on sait aujourd’hui les motivations économiques), soit la sacralisation des bastions qui avaient fait de l’éradication islamiste leur principal argument de survie. La Tunisie était de ceux-là. Les élites françaises, a fortiori quand elles furent liées à la détestable Françafrique comme la droite l’est encore, sont ainsi restées sur une analyse binaire: la dictature «éclairée» plutôt que le Moyen-âge ou, si on préfère, le népotisme pro-occidental plutôt que l’islamisme.

Cette pensée de «la digue face au péril» n’a pas épargné certains dirigeants de gauche, qui comptent parfois parmi mes amis. Leur grande peur a pris forme lorsque le FIS remporta les élections législatives de 1991 en Algérie. Cette peur était compréhensible, mais elle niait la légitimité supérieure du peuple qui vote. Surtout, elle n’a pas débouché sur une transformation radicale de la politique de développement de son gouvernement. Autrement dit, cette stratégie est un échec: d’abord, elle n’a permis en rien d’accoucher de la démocratie. Au contraire, et alors que la Tunisie était prête à évoluer, le régime de M. Ben Ali n’a fait que se durcir.

C’est alors le peuple qui, armé de la seule arme qui lui soit indispensable pour briser ses chaînes, le «savoir», choisit d’écrire les termes de sa propre émancipation. Ensuite, et conséquemment, les Tunisiens font la démonstration que la démocratie ne s’importe pas par les armes mais se conquiert par les citoyens eux-mêmes. C’est très exactement ce qui a commencé à se produire au printemps 2009 en Iran (où, là aussi, le taux de scolarisation et le niveau d’instruction de la population est un des plus élevés au monde), lorsque le putsch électoral de M. Ahmadinejad a été rejeté par l’immense majorité du peuple iranien.

Les citoyens de tout le Moyen-Orient, en particulier à travers les images diffusées par Al Jazira et le militantisme d’Internet, ont ainsi vu, 30 ans après 1979, qu’il était donc à nouveau possible de se soulever contre les dictatures. L’échec de la dernière révolte citoyenne d’Iran (beaucoup plus laïque que ne l’ont dit les observateurs) a cependant ouvert la voie.

Ce sont donc aujourd’hui les Tunisiens qui prennent le relais, inscrivant leur révolution dans une dimension universelle, ce que précisément les élites occidentales ont toujours considéré inaccessible aux masses du Moyen-Orient, renforçant ainsi le relativisme des droits de l’Homme brandi par les intégristes.

Mais la révolution tunisienne en cours est aussi une révolution sociale: n’oublions pas que c’est sur fond de crise du système capitaliste qu’ont lieu ces bouleversements. Si on a cru un temps que la plupart des Etats africains avaient été épargnés par la crise comme certains éminents spécialistes qui louaient alors les modèles émergents (Chine, Tunisie notamment), on a rapidement perdu de vue que c’est surtout en raison de la faiblesse de leur inclusion dans le système financier international, et non de la vertu de leur «modèle de croissance». A cet égard, ce sont les pays occidentaux, inventeurs et organisateurs du système, qui ont été les premiers ébranlés. Ces derniers ont donc réduit fortement les investissements directs étrangers ainsi que les fonds de développement et largement réduit les importations en provenance de ces pays.

La forte réduction des entrées de capitaux en provenance des pays occidentaux (y compris des envois de fonds des travailleurs émigrés, ces derniers privilégiant leur propre consommation, a fortiori quand ils sont souvent les premiers fragilisés dans leurs statuts d’immigrés en Occident) a très rapidement mis ces pays dans des situations économiques intenables. Par ricochet, la crise a ensuite rapidement atteint les autres pays, dont la Tunisie, propageant ses effets dans toutes les couches sociales. Ayons en tête, surtout, que la précipitation de la chute de Ben Ali s’opère quand l’UGTT, le principal syndicat des travailleurs, lance un appel à la grève générale, très largement suivi.

La revendication sociale et la soif démocratique ont opéré ainsi une jonction inespérée en Tunisie, débouchant ainsi sur une des plus belles révolutions de l’ère moderne. La neutralité de l’armée, la concorde nationale pour préparer les élections, la maturité de la société tunisienne et la forte structuration syndicale des ouvriers tunisiens à travers l’UGTT feront le reste, pour leur propre bien-être mais aussi pour celui de millions de citoyens de la région qui tiennent là un exemple.

Les démocrates doivent maintenant soutenir les Tunisiens autant qu’ils nous le demandent, cela sera aussi utile aux autres peuples, là où l’économie de rente permet à leurs dirigeants de tenir… mais pour combien de temps encore? Car de belles conquêtes sont à l’ordre du jour: conquêtes démocratiques bien sûr, mais aussi conquête de souveraineté économique, pour des peuples dont les ressources naturelles sont encore la propriété d’une clique ou des grandes multinationales privées.

Enfin, il faut repenser totalement la stratégie de coopération extérieure de la France, refondée sur des bases d’égalité et déshabillée de tous ses oripeaux compassionnels ou, pire, post-colonialistes. Dans la période qui s’ouvre, le rôle de l’Union européenne est fondamental: soit elle passe à côté de l’Histoire en observant les événements, soit elle saisit l’opportunité historique d’ouvrir la voie à un partenariat privilégié à la Tunisie (comme pour la Turquie), pour aider les tunisiens à consolider leur révolution démocratique.

La gauche en particulier doit relancer fortement le projet euro-méditerranéen, premier jalon d’une ère de prospérité et de paix, à quelques centaines de kilomètres du conflit israélo-palestinien et à quelques dizaines de kilomètres d’une Egypte explosive. Une Egypte où, là aussi, peu de consciences ont osé montrer du doigt le soi-disant processus électoral qui a reconduit M.Moubarak, (à cause, toujours, d’une pensée dominante qui pose la dictature militaire comme rempart à l’islamisme intégriste). Une Egypte où le niveau de développement et d’instruction n’est nullement comparable à celui de la Tunisie, et où le choc démographique laisse prospérer tous les dangers.

La gauche doit enfin renouer avec la solidarité concrète envers les mouvements citoyens qui fleurissent partout, de la Chine à l’Iran. L’Occident a raté plusieurs wagons, privilégiant sa domination plutôt que le co-développement. A l’heure où cette domination est remise en cause par l’émergence de nouvelles puissances, il serait suicidaire, pour l’Europe, de laisser passer une énième (et ultime?) fois le train de l’Histoire. Cette occasion historique commence dès aujourd’hui, chez nous, par dénoncer sans ambiguïté la Françafrique, par reconnaître le droit au développement de tous les peuples, par favoriser les logiques d’intégration régionale et de développement endogène.

Les enjeux sont énormes: poussée démographique sans précédent, hyper concentrations urbaines, raréfaction des ressources, généralisation de la pauvreté, progression des violences… autant d’éléments d’un cocktail qui franchira tôt ou tard les rives de la Méditerranée, si des bases de coopération radicalement neuves ne sont pas posées. La gauche aussi, la gauche d’abord, doit se tourner à nouveau vers ce nouvel horizon. Tout cela est parfaitement possible, y compris en respectant la souveraineté des Etats et la non-ingérence dans leurs affaires intérieures. Et à la condition de ne jamais rester silencieux sur le viol des droits et des libertés fondamentales.

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