Réponse à "Libération"

Enseignement en anglais : ce qui est progressiste, ce qui ne l’est pas…

20 mai 2013 | Catégorie(s) : Idées / Actions | Thème(s) :
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Une de Libération (21 mai 2013)Je découvre cette Une de Libération. Étranges arguments, déjà lus et entendus ces derniers jours, au sujet du français, de l’anglais, de l’université française, de la France. De la Francophonie, surtout. Étonnants arguments. Chacun, chacune est surpris des positions parfois inattendues de l’autre. La ministre est fossoyeur, le député est conservateur. Pour deux socialistes, ça fait beaucoup.

La langue. La langue française délie les langues. Dans une même conversation, elle est défendue avec le souffle de la passion puis, aussi soudainement, tombe à sec au sol sous la moue du désintérêt. Et moi avec. Pfff… Quel ringard ! Y’a pas de quoi crier au feu. Toi qui défend d’habitude des positions progressistes, là, je te trouve bien conservateur. Franchement, où est le problème ? Tout le monde parle anglais aujourd’hui. Non, la langue française n’est pas menacée. Arrête avec ça. En revanche, la France, pour exister dans la compétition, doit accueillir plus d’étudiants venus des pays émergents non francophones. La Chine. Le Brésil. Et aussi la Corée. L’Inde et la Turquie. Alors, pour eux, do it in english. Do it in English et God will save France dans la mondialisation. Nous dirons cela à nos cousins africains, québécois, belges qui revendiquent notre langue commune.

Quel éloignement de nous-mêmes, quel abandon… Car, alors…pourquoi s’embêter à maintenir le lien dès l’école dans tous ces pays ? Let’s do it in english too. Y’a pas de raison. Y’a plus de raison puisque les Français le font.

Triste. Je suis triste des arguments que j’entends. Et des présupposés qu’on m’inflige. Le drame, c’est que défendre la langue française est une impérieuse nécessité à laquelle les élites françaises tournent trop souvent le dos. Version de gauche, tendance complexe du petit blanc : la francophonie est la queue de comète du colonialisme. Version de droite, tendance mondialisation heureuse : le français, c’est has been. Dans les deux cas, diantre ! Quelle démission.

Alors je commence par les déconstruire, par démentir. Détour obligé avant d’aller vers les choses sérieuses.

Non je n’ai rien contre l’anglais, que je lis et écoute avec plaisir. Oui l’anglais standard est un moyen de communication utile et cet anglais-là n’est d’ailleurs déjà plus la langue de Shakespeare. Oui, on devrait d’ailleurs se préoccuper – enfin ! – de l’apprentissage des langues étrangères.

Non, je ne défends pas une vision du passé. Notre langue est certes magnifique et raffinée – mais la beauté, l’esthétique, fussent-t-elles au patrimoine de l’Humanité, ne justifient pas seules la défense de la Francophonie. Toutes les langues ont leur génie. L’anglais est langue du Capital, certes, mais langue de l’esprit aussi. Comme toutes les langues.

Non, il ne faut pas de match entre les langues. La question est ailleurs, dans ce bel engagement pour la promotion et le développement de la langue française. Je sais que c’est possible. Il faut trouver les mots, les bons. En français, pour commencer. Loin du blabla.

Babel

D’abord, prière de ne pas nous prendre pour des imbéciles. Je cite, de mémoire, un argument entendu : « non il ne s’agit pas que de l’anglais mais de langue « étrangère ». C’est d’ailleurs écrit dans le projet de loi. On sait que la mobilité étudiante en Europe croît chaque année. Et la France devra accueillir ces jeunes venus de toute l’Europe ». Alors quoi ? On va faire des filières en néerlandais ? En polonais ? Foutaises ! On parle bien de l’anglais, maintenant et ici, avant de parler l’anglais, demain, là et partout ailleurs. Parlons en au moins avec franchise.

Étranges et étonnants arguments, disais-je donc en introduction.

Il faut attirer des étudiants des pays émergents. Soit. En anglais. Pas soit. En donnant, en France, aux étudiants étrangers des cours en anglais, on les amène à la Francophonie. L’aplomb est d’une légèreté rare. Mon entendement est dépassé. « Professeurs de musique : ouvrez vos cours de folk pour amener à la musique classique ! Ne vous embêtez pas à enseigner la musique classique tout de suite. Clubs sportifs : ouvrez les vannes du Tennis pour guider vers le Football ! C’est mieux de commencer par le Tennis. Si, si, je vous assure… ». Je précise au passage que les expériences (d’ailleurs illégales) de tout en anglais ont échoué dans cette mission d’apprentissage du français…et pour cause, il n’y a aucun réel dispositif dédié.

Je continue. Sinon, ils ne viennent pas. Allons-bon ! Ceux qui veulent étudier en anglais ne viennent pas si … il n’y a pas de cours en anglais ? Oui, logique. Et ? En quoi cela est-il seulement un problème ? Qu’ils aillent donc étudier en anglais là où cela est possible. À moins, peut-être, que nos universités ne reçoivent une subvention des gouvernements britanniques et américains pour encourager et récompenser cet enthousiasme à promouvoir leur langue et leur façon de penser dans nos universités (car c’est bien cela le tout en anglais : all thought in english) ? Y’a pas à dire, le soft power est redoutablement efficace ! Car après tout, ils en retireront les fruits, et de manière certaine. Non, même pas une petite aide financière ? Ah…nous sommes décidément très mauvais dans les affaires. Sans doute parce que nous parlons mal l’anglais… Mais au fait : qui va donner ces cours d’Histoire, de Philosophie, d’Economie, de Sociologie en Anglais ? A quelques rares exceptions près, des anglo-saxons j’imagine … Parle françaisEt puis : qui va venir en France pour apprendre l’Anglais ? Certainement pas « les meilleurs » (ah, cette obsession : « faire venir les meilleurs »… ), qui iront d’abord là où parler anglais est une seconde respiration, et c’est bien normal.

Mais reprenons l’argument : sinon, ils ne viennent pas. Faux. Ils – c’est-à-dire les jeunes diplômés de ces pays émergents non francophones – sont très nombreux à être francophones ou désireux de le devenir. C’est ceux-là qu’il faut accueillir. Oui, mais ils sont moins nombreux. Et alors ? On se contentera bien de ces dizaines de milliers de jeunes qui sont une chance pour resserrer les liens avec notre pays, sa langue. La France se classe au quatrième rang mondial des pays accueillant des étudiants étrangers, il n’y a donc pas lieu d’être alarmiste. D’autant plus que la connaissance de la langue française est la première raison évoquée par les étudiants étrangers qui choisissent notre pays pour leurs études supérieures. Mais il y a mieux. Sait-on qu’il existe dans le monde, repartis dans 130 pays, des « écoles françaises » qui mènent jusqu’au Baccalauréat ? Que ces écoles ne scolarisent pas que les enfants de français expatriés, mais aussi des enfants de la nationalité des pays d’accueil (souvent plus nombreux d’ailleurs). On nous cite des pays. Bien. Reprenons les. Dans la famille des pays émergents…

… j’appelle le Brésil. 6  écoles françaises et francophones

… j’appelle la Turquie. 12 écoles françaises et francophones

… j’appelle la Chine. 9 écoles (et je ne compte pas les … 100 000 apprenants du français !).

Bon, on les a alors, « nos Chinois », « nos Brésiliens », « nos Turcs » etc. Il est où le problème ? Et si on n’a pas d’école française en Inde, on ferait bien de se dépêcher d’en construire une, au moins une. Dans un pays de 1,3 milliards d’habitants, cela nous éviterait le ridicule.

Si l’objectif affiché est de proposer des formations en langue étrangère afin daccroître le rayonnement international des universités françaises, et ainsi attirer davantage d’étudiants étrangers des pays émergents non francophones, l’enseignement supérieur en France dispose déjà d’atouts considérables. Non au tout anglaisLe faible coût de l’enseignement, l’intérêt culturel, la valeur des diplômes français sur le marché local, mais aussi les immenses débouchés que représentent les marchés du travail de l’espace francophone, en Amérique du Nord, en Afrique et en Europe, sont autant de ressources pour le rayonnement universitaire de la France. Plutôt que de sacrifier sa langue, la politique française de l’enseignement supérieur et de la recherche doit faire valoir la qualité de ses enseignements, de la recherche et de ses équipements.

J’avance. Aujourd’hui la recherche se fait en anglais. En tout cas, elle se diffuse en anglais. Précisément, et il faut lutter contre cela. Ne pas accepter. « Ne poignardez pas les chercheurs francophones » ! Cri, entendu le 20 mars au Liban, auquel je prête volontiers ma plume. De nombreux chercheurs francophones sont en effet confrontés à cette réalité puisqu’ils sont contraints, pour être financés et publiés, de produire leurs travaux en anglais, et non plus en français. Idem pour les autres langues. Cette tendance au « tout anglais » nuit à la création de savoirs et favorise un conformisme scientifique en négligeant la richesse qu’apportent les travaux effectués dans les autres langues, notamment en termes de structures de pensée et de publics visés. Pire : pour être reconnus, il faut être référencé en anglais, quand bien même vos travaux sont moyens. A contrario, une excellente étude en espagnol ou en français peut passer à côté de l’attention scientifique que sa qualité devrait lui permettre d’espérer. Surtout, si nos chercheurs sont formés en anglais et toujours si mal payés, ils partiront ! La France doit avoir confiance en elle. Sommes nous vraiment incapables de créer en dix ans une revue scientifique francophone pluridisciplinaire de référence ? Pourquoi ne pas plutôt organiser la communauté scientifique francophone mondiale, de Montréal à Abidjan en passant par Bruxelles ? Ne pas glisser dans le « tout anglais » aujourd’hui c’est, au-delà de la langue française, défendre la diversité linguistique et culturelle…dont nous nous faisons les avocats à chaque occasion internationale. Est-ce donc seulement pour la forme ?…

On nous dit aussi : cela se fait ailleurs… Pourtant, même l’Allemagne revient sur cette politique. Sa conférence des chefs d’établissements – Hochschulrektorenconferenz – a fait une excellente étude à ce sujet : l’attractivité de certaines filières a certes été renforcée initialement, mais auprès d’étudiants étrangers maîtrisant un anglais seulement correct et avec peu d’enseignants allemands au niveau. Surtout, cela s’est fait au détriment de l’ouverture de l’Allemagne sur les espaces francophones et hispanophones, soit rien de moins que les continents à fort potentiel de développement que sont l’Afrique et l’Amérique latine. Illust12_fLes Pays-Bas font le même constat. Ce qui m’étonne c’est que ce projet de loi ne s’appuie sur aucune étude prospective.

Il reste encore un argument, suicidaire celui-là : mais tu te trompes de combat. Les pays dont tu parles sont déjà francophones. En 2050, nous serons 750 millions de locuteurs (un milliard s’exclame-t-on parfois). Prophétie brandie avec certitude. C’est donc ailleurs qu’il faut regarder. Non cela n’est pas vrai ! D’abord cela n’est qu’une projection de la démographie des pays dits d’Afrique francophone. Savez vous qu’on compte aujourd’hui 11 millions de francophones au Mali sur…11 millions d’habitants quand en réalité seulement 1 million est francophone ? Voulez-vous que l’on s’arrête un moment sur le Niger, pays du Sahel francophone qui connait la croissance démographie la plus élevée (ce qui est d’ailleurs un problème en soi) ? Faute de moyens donnés pour ouvrir des écoles obligatoires, républicaines et mixtes jusqu’à 16 ans comme l’avait souhaité le président Mahmadou Issoufou, ce sont des Madrassas (et pas les plus sympas, si vous voyez ce que je veux dire) qui ouvrent en lieu et place ? Car il est aussi des conséquences politiques, géopolitiques majeures à de tels renoncements.

Pour être attractive, il est temps que la France contribue à la formulation d’une nouvelle ambition francophone. L’espace francophone doit se transformer en un formidable espace d’échanges scientifiques, culturels, diplomatiques et de mobilité. Bien des peuples amis sont disponibles, demandeurs et même parfois en avance sur ce chemin! Parmi eux, l’Algérie, pourtant non membre de l’OIF, la Belgique, le Canada, le Maroc, la Côte d’Ivoire, la Suisse, le Sénégal, la Tunisie, le Burkina Faso et bien d’autres encore. Il existe aussi une francophonie économique, tournée vers le développement et le partage de la valeur ajoutée entre le Nord et le Sud, entre le Sud et le Sud aussi d’ailleurs. Passeport francophonePourquoi négliger autant cette potentialité au moment même où chacun observe « une Afrique renaissante avec un taux de croissance à deux chiffres » ? C’est autour de ces pays, pas plus d’une quinzaine sans doute au Nord et au Sud, qu’une coopération francophone renforcée peut être envisagée.

Promouvoir la Francophonie est un combat moderne, n’en déplaise à certains. Erasmus francophone, passeport économique et culturel de la Francophonie, portail numérique de la recherche francophone internationale, audiovisuel extéreur (TV5 monde, France24): donnons nous les moyens de nos ambitions.
Autrement dit, face à ces enjeux immédiats que sont la réorganisation économique de l’Afrique de l’Ouest, la formulation d’un véritable projet méditerranéen avec nos amis du Maghreb, l’anglicisation croissante des institutions de l’Union européenne et la préservation de notre alliance avec le Canada et le Québec, l’ambition véritable, c’est celle d’un approfondissement d’un espace francophone intégré.

Voilà. On peut militer en francophonie sans ringardise. La vérité, c’est que la langue française n’a pas à s’excuser, encore moins à s’effacer. Portée avec l’audace des grandes passions, elle peut rassembler des peuples et des citoyens du monde entier qui ont en partage un trésor commun qu’il nous faut chérir et cultiver. Pour dialoguer avec toutes les langues du monde.

À moins que… À moins que : une économie, une culture, une langue. Au nom de Babel. Qu’est-ce qui est progressiste, qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Babel

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