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Initiative coordonnée par Hind Meddeb

Le Prix Sakharov à la jeunesse de Tunisie?

13 septembre 2013 | Catégorie(s) : J'aime bien, j'en parle | Thème(s) :

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Soutenons la jeunesse tunisienne dans son combat pour les libertés. Pourquoi nous proposons d’inscrire Jabeur Mejri, Ghazi Beji, Amina, Weld el 15, Klay BBJ, Nasreddine Shili et Mourad Meherzi à concourir pour le Prix Sakharov.

Le 23 octobre 2011, pour la première fois de leur histoire, les Tunisiens se rendaient librement aux urnes. Mais, depuis l’élection de l’Assemblée Constituante, le gouvernement provisoire n’a toujours pas entamé les réformes nécessaires à une transition démocratique. La justice est loin d’acquérir son indépendance et la police reste fidèle à ses pratiques violentes, incompatibles avec l’esprit républicain. La jeunesse, qui a porté le soulèvement révolutionnaire de décembre 2010, est la première victime de ces pratiques.

Âgés respectivement de 29, 19, 25 et 22 ans, Jabeur Mejri, Ghazi Beji, Amina Sboui, Weld el 15 et Klay Bbj sont désormais les emblèmes qui symbolisent cette oppression.

Vote jeunesse TunisieEn mars 2012, Jabeur Mejri et Ghazi Beji sont condamnés à 7 ans et demi de prison, l’un pour une caricature jugée offensante pour l’Islam, l’autre pour la publication sur le net d’un récit intitulé L’illusion de l’Islam (5 ans pour avoir « publié et diffusé des écrits susceptibles de troubler l’ordre public », 2 ans  pour « offense à autrui via les réseaux publics de communication » et 6 mois pour « atteinte aux bonnes mœurs par le geste et la parole » ainsi qu’à payer une amende de 1,2 million de dinars). Jabeur Mejri croupit derrière les barreaux depuis un an et demi. Ghazi Beji a réussi à s’enfuir et quitter clandestinement le pays, au risque de sa vie et après un périple héroïque de plusieurs mois, il a rejoint la France où il vient d’obtenir le statut de réfugié politique, devenant ainsi le premier exilé de la Tunisie post-révolutionnaire. Surnommés « les deux athées de Mahdia », ils symbolisent dans la Tunisie d’aujourd’hui le combat pour la liberté de conscience,  de fait non reconnue.

En mars 2013, Amina Sboui publie une photo d’elle sur facebook, seins nus, avec à même la peau dénudée les inscriptions “mon corps m’appartient et n’est l’honneur de personne” et aussi, “Fuck your morals”. Le 19 mai, elle est arrêtée à Kairouan pour avoir tagué le mot Femen sur le muret d’un cimetière à Kairouan. Elle passe deux mois et demi en prison. Libérée le 1er août, elle n’est pas encore innocentée, un procès court encore contre elle pour profanation de sépulture, une accusation pour laquelle elle risque deux ans de prison. Depuis son arrestation, Amina a fait l’objet d’un harcèlement judiciaire : trois procès accumulent contre elle des délits imaginaires (en quoi un tag sur un muret relèverait-il de la profanation de sépulture ?) Son véritable crime est de s’être rebellé contre l’ordre patriarcal et d’avoir défié les traditions de la communauté. Elle assume son geste et place la liberté de la femme à disposer de son corps au-dessus de la norme que les islamistes veulent imposer à la cité. Comme Antigone, sa passion pour la justice universelle défie la loi qui bloque la libération des mœurs.

Le 13 juin, Alaa Eddine Yaacoubi, alias Weld el 15, est condamné à deux ans de prison ferme pour sa chanson « Boulicia Kleb » où il dénonce la violence policière et une justice soumise à l’ordre théologico-politique. Il est accusé d’atteinte à la pudeur et d’outrage à un fonctionnaire et il est immédiatement emprisonné. Suite à la mobilisation de la société civile tunisienne et à une campagne de presse internationale, sa peine est ramenée à six mois de prison avec sursis lors de son procès en appel le 2 juillet. Mais depuis sa libération, Alaa vit dans une prison à ciel ouvert. Tout l’été, il a été victime d’intimidations policières et de pressions judiciaires quasi quotidiennes. Sur les réseaux sociaux, des fonctionnaires de police le menacent de mort, il est même inquiété jusque chez lui où des policiers en civil viennent terroriser sa famille. Le 11 août dernier, alors qu’il est à la terrasse d’un restaurant à Sousse avec son amie, Weld el 15 est reconnu par des policiers qui vont l’insulter et le provoquer, le jeune homme leur répond, il est immédiatement embarqué au poste où il est physiquement agressé. Peuple TunisieInvité à animer des concerts à l’étranger, Alaa a engagé les démarches administratives pour obtenir le passeport auquel a droit tout citoyen. Mais depuis début juillet, la procédure est bloquée par des fonctionnaires qui refusent de lui fournir les documents requis (comme son attestation de domicile). A ce jour, Alaa n’a pu être en possession d’un passeport. Les organisateurs de concert qui ont invité Weld el 15 à se produire sur la scène de leurs festivals en Tunisie, ont systématiquement été intimidés : sous la contrainte policière, la plupart d’entre eux ont préféré déprogrammer le chanteur. L’unique concert auquel Weld el 15 a participé cet été s’est terminé par l’irruption d’une trentaine de policiers cagoulés dans les loges (Festival de Hammamet le 22 août dernier). Ainsi Weld el 15 et son collègue Klay BBJ ont-ils été arrêtés et violemment battus. Les policiers ont déposé plainte contre eux. Une semaine plus tard, Ghazi Mrabet, l’avocat des rappeurs, apprend par la presse qu’un procès s’est tenu le jeudi 29 août au tribunal de Hammamet et que les juges ont condamné par contumace les deux artistes à un an et 9 mois de prison ferme ; pour éviter tout recours en appel qui laisserait libre les condamnés, la peine a été ressortie d’une exécution immédiate. Un procès auquel les artistes n’ont pas été convoqués et qui s’est donc déroulé en l’absence des prévenus et de leur avocat. Ces derniers événements montrent que la justice tunisienne n’en est plus une, qu’elle est capable de produire un simulacre au service du puissant corps de la police, héritier du système mis en place par Ben Ali.

Weld el 15 est de nouveau en cavale. Cette fois, il refuse de se rendre à une justice dont il a désormais la certitude qu’elle est partisane et aliénée. Pourquoi les autorités de l’heure s’en prennent-elles autant aux rappeurs ? Pourquoi cherchent-elle à les transformer en criminels? Les rappeurs s’adressent à la jeunesse des quartiers populaires avec qui ils sont en osmose : ces jeunes reconnaissent leur révolte dans les chansons contestataires publiées sur youtube et sur facebook, visionnées des centaines de milliers de fois en quelques jours (rappelons que la chanson « Boulicia Kleb » a presque atteint les 3 millions de vues sur youtube). Les rappeurs tunisiens, à l’instar des leaders politiques du front populaire menacent de retourner l’électorat du parti islamiste  Ennahda qui est arrivé en tête lors des premières élections libres du pays le 23 octobre 2011. Les assassinats de Chokri Belaid et de Mohammed Brahmi font écho aux arrestations des rappeurs contestataires. Tous les moyens sont bons pour étouffer les voix qui portent dans les quartiers populaires et qui les détournent de la propagande islamiste.

Quel est le crime de Weld el 15, de Klay BBJ et de tous les rappeurs de la dissidence ? Ils dérangent parce qu’ils décrivent la réalité sociale telle qu’elle est et dénoncent l’hypocrisie de ceux qui utilisent la religion pour embrigader. Ils dérangent parce qu’ils donnent une voix à ceux qu’on ne veut pas entendre. C’est ce que suggère Klay BBJ dans son dernier morceau où il se présente comme une voix qui se défie de la doxa ; ainsi révèle-t-il un syndrome socratique : celui qui dans la cité énonce une vérité non reconnue est sans détour pourchassé.

Weld el 15 et Klay BBJ sont devenus le symbole de cette jeunesse qui a été le moteur de la révolution et qui continue de se battre pour voir émerger un Etat démocratique où les libertés fleurissent. Il sont désormais écoutés et entendus par tous : des quartiers huppés de la Marsa jusqu’aux villes ouvrières du bassin minier méridional.

Jeunesse tunisienne

L’oppression qu’ils subissent ne constitue pas un phénomène marginal. Cet été, les arrestations arbitraires se sont multipliées. En juillet, un jeune homme a été arrêté dans sa voiture alors qu’il écoutait la chanson « Boulicia Kleb », il passe aujourd’hui devant le tribunal. Deux autres rappeurs ont été arrêtés alors qu’ils donnaient un concert où ils ont repris la même chanson « Boulicia Kleb ». Le 16 août dernier, le cinéaste Nasreddine Shili jette un œuf sur le ministre de la culture, lors d’une cérémonie officielle. Le caméraman Mourad Meherzi filme la scène. Lorsque les services d’ordre lui demandent d’effacer la vidéo, il refuse. Quelques jours plus tard, le cinéaste et le caméraman sont arrêtés et placés en détention provisoire. Ils sont poursuivis pour « complot en vue de commettre une agression préméditée contre un fonctionnaire, diffamation, atteinte aux bonnes mœurs, outrage à autrui » et risque jusqu’à sept ans de prison. Ainsi, la liste des réprouvés s’allonge : un caricaturiste, une militante féministe, un rappeur, un caméraman et un cinéaste ont été condamnés parce qu’ils ont osé exercer leur liberté. Tous les cas que nous avons cités ont mobilisé la société civile. Derrière eux, nous reconnaissons le destin de milliers de citoyens anonymes victimes d’une justice liberticide.

Jabeur Mejri, Ghazi Beji, Amina Sboui, Weld el 15, Klay Bbj, Mourad Meherzi, Nasreddine Shili, incarnent le combat en faveur des libertés fondamentales que le gouvernement bafoue : à travers eux, sont malmenées la liberté de conscience, la liberté de disposer de son corps, la liberté de création, la liberté d’informer. Tous ont été jugés pour des délits qu’ils n’ont pas commis. Cette justice maîtrise l’art de la dissimulation : elle convertit les opinions et les faits qui la dérangent en délits de droit commun.

Notre interpellation s’adresse aussi au président Moncef Marzouki, opposant du temps de Ben Ali et aujourd’hui aux commandes.  Nous aimerions lui rappeler l’une de ses déclarations passées, lorsqu’il rendait hommage au blogueur Zouhair Yahyaoui mort en 2005 après avoir été torturé : « Toute liberté, y compris celle de la parole, se prend et ne se quémande pas : parlez comme vous l’a enseigné Zouhair ; n’ayez plus peur ; laissez tomber les pseudonymes ; quand ce sera une vague de fond, la dictature s’effondrera, c’est cela la leçon de Zouhair. »

Que font Weld, Amina, Klay, Ghazi, Jabeur, Nasr et Mourad sinon prendre la liberté de rendre publiques leurs convictions ?

Face à une telle situation, l’Europe ne peut pas continuer d’entretenir l’indifférence sinon la complaisance ; elles ont le devoir d’intervenir et de demander des comptes à un gouvernement capable de tant de turpitudes. Du temps de Ben Ali, les démocraties occidentales avaient manifesté bienveillance et indulgence aux exactions du dictateur. Cette fois, notre silence contribuerait à détourner les révolutions arabes de leur promesse envers une jeunesse démographiquement majoritaire. L’embastillement constant des porte-parole de cette impatiente jeunesse entrave sinon annule l’avènement de la démocratie. Il n’est pas autorisé de nous taire, c’est notre responsabilité qui est engagée.

UE TunisieL’Europe se dit impuissante face au drame syrien, mais elle a aujourd’hui l’opportunité de soutenir la Tunisie, un pays qui a encore une chance de réussir sa transition démocratique. L’Europe a le devoir d’aider ceux qui se battent pour que la Tunisie rompe avec la dictature. Elle a le devoir de venir au secours d’une jeunesse combattant pour les valeurs qu’elle prône. Le peuple tunisien mérite d’être soutenu dans sa lutte pour la démocratie.

Pour toutes ces raisons, nous lançons un appel à inscrire Jabeur, Ghazi, Amina, Alaa, Klay, Mourad et Nasreddine à concourir pour l’obtention du prix Sakharov. A travers eux, c’est toute la jeunesse tunisienne qui sera honorée dans son combat pour les libertés.

Ainsi, l’Europe contribuerait à l’enracinement et à la croissance des libertés sur la rive sud de la Méditerranée ; elle assumerait par un tel geste la réalité de sa proximité géographique. Ce serait là un beau défi en phase avec la célébration du vingt cinquième anniversaire du Prix Sakharov. La dissidence arabe serait ainsi reconnue et la jeunesse encouragée à persévérer sur les chemins de la liberté.

Retrouvez la pétition sur le site de l’initiative: http://freeweldel15.wesign.it/fr

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