Veuillez saisir votre adresse e-mail pour recevoir la lettre d'information :

Interview publiée dans France Soir

Interview de Pouria Amirshahi : la social-démocratie, ce n’est pas le néolibéralisme

14 juillet 2014 | Catégorie(s) : Idées / Actions, Médias | Thème(s) :

Partager cet article

Interview publiée dans France Soir (disponible sur iPad). Propos recueillis par Sylvain Chazot.

Cela fait 100 jours que Manuel Valls est à Matignon. Depuis ses débuts, vous et certains autres députés socialistes, les fameux « frondeurs, » n’avez pas été tendres avec le Premier ministre…
C’est son anniversaire. Mais aussi celui de l’appel des 100 ! Mais on est tous très loin de ce genre de commémorations, surtout dans une période aussi grave. La méthode a changé, mais on ne peut pas dire que les résultats soient au rendez-vous. On a de sérieux doutes et des désaccords sur les choix économiques qu’il assume pleinement, sur la pratique institutionnelle, et, objectivement, sur ce que doit être une politique de gauche. Il croit sincèrement ce qu’il fait, mais cela fait beaucoup de questionnements. Aujourd’hui, la gauche est désaccordée.

Vous dîtes « la méthode a changé ». En un mot, comment décririez-vous le style Valls ?
Je dirai une com’ basée sur l’image de l’autorité. Ça ne fait pas un mot mais c’est comme ça que je décrirais sa méthode.

On a donc mis un communiquant à Matignon, ce que n’était pas Jean-Marc Ayrault ?
Oui, Manuel Valls met beaucoup en scène. Il est dans ce culte du story-telling. Ça n’a qu’un temps. Au bout d’un moment, la vie des gens rattrape toujours les gouvernants.

Iriez-vous aussi loin que Noël Mamère qui décrit Manuel Valls comme « le Bonaparte du social-libéralisme » ?
Je connais bien Noël, il exagère parfois. Mais c’est vrai que Manuel Valls est un social-libéral. C’est même, sur certains sujets, un néo-libéral puisque son hypothèse économique est que le coût du travail est le principal obstacle à la croissance. Il faut donc appeler un chat un chat. Il ne voudra peut-être pas l’assumer mais c’est la vérité. Quant à l’image de fermeté, elle est là. C’est un problème parce qu’il peut croire que la posture autoritaire se substituer parfois à la politique publique, et c’est un tort. C’est même le signe d’une fébrilité et d’une certaine faiblesse.

Pourquoi le mot « libéralisme » est-il un gros mot en France alors que ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons ?
Tout dépend de quoi on parle. Le libéralisme américain est d’abord une définition politique et pas économique. Il définit l’origine des Démocrates. Il est aussi un libéralisme des mœurs. Le néo-libéralisme économique est contesté sur certains points par Obama, qui est parfois keynésien. Ce serait quand même le comble qu’Obama le conteste et pas François Hollande !

En résumé, le but des « frondeurs » est d’inciter à une politique plus à gauche ?
Nous sommes, tout autant que François Hollande, les acteurs de notre victoire collective en 2012. Il y avait certains engagements qui renouaient avec cette idée que le progrès est à nouveau possible en France. Il était possible à condition d’une autre pratique du pouvoir ; or, François Hollande décide seul. Il était possible à condition d’une nouvelle répartition des richesses ; or, nous accentuons les inégalités au profit de quelques-uns. La politique qui est conduite tourne le dos à ces promesses-là. Elle efface même toutes les bonnes choses qui ont été faites en deux ans comme l’augmentation du nombre de profs, la Banque publique d’investissement, le mariage pour tous, etc. Toutes ces belles choses ont été écrasées par eux-mêmes, pas par nous. Ce ne sont pas 40 députés exigeants et contradicteurs qui divisent la gauche ou font fuir les électeurs, c’est la politique qui est conduite.

C’est à dire ?
Un exemple : fin avril, François Hollande et Manuel Valls ont un peu tordu le bras de leur majorité pour faire voter le fameux pacte de stabilité européen, une faute politique pour nous faire avaler des mesures de restriction budgétaire contestées partout dans le monde. Si le libéralisme marchait, ça se saurait. Ce jour-là, la fronde est née formellement. Un mois et demi plus tard, on apprend que François Hollande et Matteo Renzi décident de lancer une campagne européenne contre le même pacte de stabilité qu’ils ont fait voter. Que de temps perdu ! Si on nous avait écouté plus tôt, l’essentiel de notre démarche n’aurait pas eu de raison d’être. Mais non, ils ont cette idée incroyable qu’il faut tenir bon contre tous ceux qui contestent, parce qu’ils sont dans cette culture un peu phallique et virile du pouvoir en France.

Mais, lors des dernières élections, municipales et européennes, les Français n’ont pas voté pour une politique plus à gauche…
Oui. Ils attendent que l’on respecte les engagements que nous avons pris. D’ailleurs, ils ont fait la grève électorale.

Bruno Le Roux, chef des députés socialistes, a été très dur envers les « frondeurs ». Il a affirmé que la plupart d’entre vous étaient prêts à retourner leur veste pour un poste…
L’argument est court. C’est un argument de discrédit, qui vise à nous salir. Ce n’est pas son rôle de président du groupe PS, donc je préfère ne pas y répondre.

Vous avez l’occasion d’en parler avec lui ?
Oui bien sûr. Il m’a dit que ce n’était pas moi qui était visé. Mais ce n’est pas le sujet. Il faut répondre à la question suivante. Faire de la bonne foi de monsieur Gattaz (président du Medef, ndlr) la seule garantie du redressement productif de la France, est-ce que ce n’est pas un pari naïf, risqué, injuste ? On peut peut-être  essayer de nous convaincre du contraire, mais sans nous renvoyer à une quelconque posture. À ce jour, à part la croyance dans une théorie économique partout en faillite, il n’y a au guère d’arguments.

Quelle est l’ambiance entre les « frondeurs » ?
C’est d’abord une belle aventure humaine fondée sur la liberté de dire, le pari de le dire ensemble et l’envie de dépasser les chapelles. On est convaincu de la même chose : avec la politique qui est menée, la sortie de route démocratique – développant abstention et Front National – est possible et le pire serait de ne pas le dire. Tout le monde est le bienvenu.

Y compris Martine Aubry ? Est-ce qu’elle doit s’engager auprès de vous ?
Je connais assez Martine Aubry pour savoir qu’il vaut mieux que je ne parle pas une seule seconde en son nom.

Et votre souhait ?
C’est une femme que j’apprécie beaucoup. Je me garde de toute déclaration qui laisserait penser qu’elle manœuvrerait en coulisses. C’est pour ça que je ne veux même pas interpréter ce que je crois de sa conviction profonde sur la politique qui est menée et sur le mouvement des « frondeurs ». Si elle veut le dire un jour, elle le dira librement. Et je ne suis pas certain qu’elle approuve tout.

Lundi s’est ouverte la conférence sociale que les syndicats FO, CGT, puis  FSU, ont décidé de  boycotter. Quelle est l’utilité de ce genre de rendez-vous ?
Il n’y en a aucune si le dialogue est amputé d’une de ses parties. Il y a une grande incohérence dans la démarche qui invoque d’un côté la nécessité du dialogue et qui, de l’autre, passe en force. A un moment donné, ça finit par se voir. C’est la démonstration que cette sociale-démocratie n’en est pas une parce que la sociale-démocratie est la régulation d’un rapport de force entre capital et travail, entre patronat et syndicats. Mais la seule injonction à laquelle accepte de répondre le gouvernement, c’est celle d’une partie du patronat. C’est le signe qu’il s’éloigne d’une partie de sa majorité et de son camp social.

Un autre sujet est en débat : la réforme territoriale. Cette fois, la fronde ne vient pas de l’Assemblée mais du Sénat… Faut-il s’opposer à cette réforme territoriale ?
Je ne suis pas favorable à cette réforme et ça me gêne un peu parce que ça me fait passer pour un « monsieur contre ». Je trouve que c’est surtout une occasion gâchée parce que s’ils ont raison de dire qu’il faut repenser nos collectivités, le gouvernement et le président auraient d’abord dû présenter un débat sur l’égal accès de tous les citoyens aux grandes infrastructures, aux services publics, à l’eau, au haut-débit, aux transports collectifs et donc sur l’aménagement du territoire. Et seulement après, on regardait l’organisation territoriale et on pouvait s’interroger sur la pertinence du département et de la région. Au contraire, le choix qui a été fait est, à mon avis, en terme de méthode, le pire. Ces redécoupages de régions sur un coin de table ont réveillé des crispations identitaires. Breton ou pas breton ? Aquitain ou Picto-charentais ? Enfin et surtout, la réforme ce n’est pas la brutalité. Deux siècles d’organisation territoriale, d’ailleurs souvent réformée, ne peuvent être réécrites en si peu de temps.

La gauche peut-elle mourir, comme le dit Manuel Valls ?
Ce qui peut la tuer, c’est la politique qui est conduite et l’absence de vision porteuse.

Est-ce pour toutes ces raisons que, lors des universités d’été du PS, fin août à La Rochelle, les « frondeurs » auront leur propre salle ? Pour faire œuvre de pédagogie ?
Oui. Il faut absolument sortir du huis clos de l’Assemblée nationale, de l’énervement médiatique, pour entrer dans le temps plus apaisé du dialogue direct avec les militants. Nous devons reprendre de ce qu’ils disent, à la fois les encouragements et les critiques. L’avantage, lors des universités d’été, c’est que ça se fera sans enjeu de vote.

Est-ce que l’on peut imaginer, en 2015, la présentation d’une motion des « frondeurs » lors du congrès PS ?
Tout est possible. Je souhaite surtout que le PS se désindexe de l’exécutif. Il doit assumer son rôle d’aiguillon, de lien avec toutes les forces de gauche et pour cela il doit donner des gages de sa distance critique avec les choix gouvernementaux.

De ce point de vue, notez-vous une  différence depuis que Jean-Christophe Cambadélis a pris les rênes du parti ?
Il y a eu, sur quelques sujets comme les seuils dans les entreprises ou les intermittents, des signaux intéressants. Mon propos n’est pas de l’affaiblir. Je souhaite tout, sauf la mort de la gauche.

Que pensez-vous de cette petite phrase de Michel Sapin, dimanche 6 juillet : « Notre amie, c’est la finance, la bonne finance » ?
C’est une provocation de plus, inutile. Mais, au moins, elle a le mérite de la franchise : elle dit la politique qui est menée véritablement.

La France a été éliminée vendredi 4 juillet de la Coupe du monde de football. Quel est votre regard sur le parcours des Bleus ?
J’avoue que je n’ai pas vibré parce que je suis très fâché avec le foot, à cause de l’argent mais aussi par ce qu’il a pu produire lors de la dernière Coupe du monde. Mais il y a avait quand même une petite lueur cette année, grâce à l’état d’esprit de Didier Deschamps, le collectif, l’humilité. La flamme ne s’est pas éteinte totalement. J’espère qu’ils vont garder Deschamps. La cohésion est entre les mains de ce bonhomme. Il sait transmettre les valeurs qui sont les plus saines du football.

Back to Top