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« Impulser du positif, du constructif »

8 avril 2016 | Catégorie(s) : Idées / Actions, Médias | Thème(s) :

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J’ai eu l’immense honneur d’être interviewé par Siné mensuel en janvier 2016. Voici la totalité de l’échange ci-dessous.

Retrouvez un extrait de mon entretien en vidéo.

 

Marine Le Pen à l’Élysée, ça vous semble une hypothèse plausible ?

Oui, elle peut prendre le pouvoir. La lâcheté et l’aveuglement qui durent depuis plus de vingt ans ne cessent de grandir et elle en profite. En conjuguant la démobilisation de l’électorat avec une montée mécanique du FN due à l’abstention, un accident de l’histoire est possible.

Qui est lâche et aveugle ?

Nos gouvernants depuis trop longtemps, les médias trop souvent, même si personne ne peut s’exonérer de sa responsabilité. Un aveuglement dans le sens où ils n’ont vu dans le FN qu’un simple débat moral. Ils n’ont pas compris que le FN est le fruit d’une dégradation de nos démocraties où le cynisme et l’impuissance viennent s’ajouter à l’isolement, voire à l’individualisme entretenu par le chômage, la précarisation de l’emploi et dans le travail. On est confronté à deux réflexes. Un réflexe presque citoyen malgré les apparences : adresser un bras d’honneur électoral par l’abstention en réponse au bras d’honneur de la plupart des élites. C’est compréhensible. Et le vote assumé, maintenant, pour l’extrême droite, y compris dans sa part de xénophobie, ce qui est très grave. Voilà le résultat de toutes ces peurs anxiogènes cultivées ou banalisées sur l’immigration et les étrangers.

Dans le paysage politique, vous êtes un peu étrange : député PS, vous ne votez pas les textes importants comme le budget, l’état d’urgence…

Ni la loi sur le renseignement, ni la réforme des régions… Les renoncements de cette gauche ont accéléré mon besoin de clarifier, de dire d’autres choses que ces aberrations répétées sans cesse. Je refuse une politique économique, la même depuis plus de vingt-cinq ans, qui ne marche pas. Je refuse comme seul projet collectif, grosso modo, la guerre à l’extérieur et la surveillance à l’intérieur. Je suis, par exemple, favorable au « un pour un » : si on crée un poste de policier en plus, alors il faut un poste de prof en plus ; un poste d’éducateur de rue pour un poste de gendarme ; un poste dans la culture, etc. On ne le fait pas, voilà pourquoi je n’ai pas voté le budget qui est la traduction d’une politique, d’une vision de la République que je ne partage pas.

J’assume mon vote en fonction des engagements pris en 2012, quitte à ce que certains me le reprochent… La règle « tu es dans notre camp, donc tu votes ! » est la négation de la pensée. Nous avons une démocratie en carton-pâte. Au-delà même du tournant libéral sécuritaire opéré par Hollande et Valls, la subordination du législatif et de l’exécutif est assez inouïe comparée à certaines démocraties modernes. En Grande-Bretagne, les parlementaires jouent leur rôle.

Sur l’intervention contre Daech, Cameron a eu le courage de demander son avis au Parlement qui, dans un premier temps, a dit non et il n’y a pas eu d’intervention. Depuis, le Parlement a dit oui… Mais il y a une séparation des pouvoirs qui n’existe pas en France. Notre verticalité du pouvoir est suffocante et, à mon avis, dangereuse. Elle étouffe la société. Elle explique en partie l’incapacité à changer le pays et donc la montée de tous nos maux.

En quoi la politique économique de Hollande vous surprend-elle ?

Je ne m’attendais surtout pas à ce qu’on piétine ainsi une éthique, des convictions, des engagements, même «modérés». S’être fait élire sur le combat contre la finance et commencer par le gavage du privé avec l’argent public, pourtant censé être destiné à réparer les failles de notre pays, c’est un pur scandale. Le CICE, le pacte de responsabilité… ce n’était pas prévu. Dans le domaine des droits et des libertés, je m’y attendais encore moins. Là, on touche le fond. On invoque la République de manière creuse, la confondant avec l’ordre et la sécurité, et pendant ce temps on fait des choix qui délitent les solidarités collectives et donc la République réelle.

Pourquoi accepter un gouvernement qui trahit ?

Mais je ne l’accepte pas. Je n’ai pas voté la confiance à Valls. L’honnêteté devrait d’ailleurs l’inciter à se poser des questions. A-t-il fait reculer le chômage ? La pauvreté ? Il se pose comme le meilleur rempart contre le FN. Le FN a-t-il diminué ? Qu’il réponde à ces questions, qu’il fasse son examen de conscience et on en reparlera.

Pourquoi ne pas démissionner ?

Le grand schisme est très plausible à gauche. Mais je ne compte pas leur laisser un appareil avec autant d’électeurs sans capacité alternative. Ce serait une victoire pour les libéraux conservateurs qui nous gouvernent. Le pari est simple : dépasser les partis actuels. Quant au groupe parlementaire, je pars du principe qu’un parlementaire doit rester libre. L’émancipation parlementaire, c’est revenir à l’éthique de la démocratie. Montesquieu nous a appris la différence entre l’exécutif et le législatif !

Refuser d’être godillots, j’espère que c’est une graine que les frondeurs ont semée pour les générations futures, même si nous n’avons pas réussi à faire revenir Hollande à la raison et à la gauche. Néanmoins, nous sommes constitués comme une force autonome. Cela nous donne la capacité d’être entendus et, pourquoi pas, de mener de nouvelles alliances positives.

Et vous, que faites-vous ?

Ce que je peux, là où je suis. Aujourd’hui, même dire son opposition à la doxa dominante est devenu un crime de lèse-majesté. Ramer à contre-courant n’est jamais facile mais toujours nécessaire. Faire émerger un nouveau modèle social, politique et économique nécessite d’abord d’accepter un constat d’échec : toutes les gauches, soit par renoncement, soit par émiettement ou sectarisme, échouent. D’où la création de Mouvement commun le 8 novembre 2015 : mettre en commun des bonnes volontés, défendre des causes communes, préserver les biens communs de la cupidité capitaliste. Puisque les gouvernements, même quand ils sont de bonne volonté, se montrent incapables d’assumer leurs responsabilités, il faut faire sans eux et à côté d’eux.

Ça ne veut pas dire que je mets une frontière entre élus et non-élus, mais il faut créer un mouvement neuf qui s’assume comme un mouvement politique sans s’inscrire dans le champ électoral, surtout celui de la présidentielle, qui est un poison. Là encore, une transgression doit s’opérer : dire à des partis fatigués et fatigants que ce qu’ils ne font pas, on va le faire. Des femmes et des hommes de bonne volonté, pris individuellement, dans mon parcours militant comme dans mon parcours professionnel pensent comme nous mais sont dispersés. Pour les rassembler, on ne peut pas leur dire « votez pour moi aux prochaines élections ». Ils n’y croient plus. Ils veulent construire une contre-culture.

Ce mouvement a pour objectif de s’appuyer, pas seulement sur la critique systématique d’un système en faillite, mais sur l’émergence de nouveaux modèles, à partir de réalisations, de luttes, d’inventions concrètes dans tout le pays. L’objectif est de faire que ces expériences aujourd’hui minoritaires, « sympathiques » ou « marginales », soient demain constitutives du nouveau modèle qui doit émerger. Il faut impulser du positif, du constructif. La dénonciation permanente de ce qui ne va pas ne fait pas progresser une société. Je vais même plus loin : mon problème n’est pas la recomposition de la gauche mais la France d’après. Celle qu’ils nous préparent me fait peur. On peut, on doit prendre un autre chemin.

 

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Le gouvernement veut faire voter une réforme constitutionnelle liée à l’état d’urgence… Qu’en pensez-vous ?

Déjà, qu’un gouvernement veuille imposer une réforme constitutionnelle en plein état d’urgence est un crachat à la figure de la démocratie. Je ne connais pas une démocratie qui fasse ça. En plus, ce qu’ils prévoient, ce sont des procédures de recul de l’état de droit. Constitutionnalisation de l’état d’urgence ? Mais pourquoi faire alors que la loi est très bien outillée ? La loi du 20 novembre qui a prorogé de trois mois l’état d’urgence a déjà gravement introduit l’arbitraire dans cette loi puisqu’elle permet désormais les interpellations non plus sur la base d’« activités suspectes » mais de « comportements suspects ». Ensuite, je rappelle que l’état d’urgence viendrait s’ajouter à deux autres états d’exception : les pleins pouvoirs au président (art. 16) et l’état de siège (art. 36) en cas d’agression extérieure (on peut comprendre) mais aussi en cas d’insurrection ! Tant que ces deux verrues sur notre loi fondamentale ne seront pas retirées, je considère qu’on aggrave les risques, surtout si le pouvoir revient entre les mains les plus réactionnaires.

Ensuite sur la déchéance de nationalité, on est là non seulement dans l’ignoble mais aussi dans l’absurde. C’était la proposition de Le Pen en 2002 et de Sarkozy en 2007 ! Qu’un président de gauche y pense, cela témoigne d’une incroyable perte de repères ! Même la droite, quand elle a remis en cause le double droit du sol et le droit du sang avec les lois Pasqua, n’avait été aussi loin. Ainsi, on aurait des Français et des demi-Français qui, pour le même crime, ne seraient pas passibles des mêmes peines ? C’est une gifle à la République. Et puis c’est aussi grave que c’est con : vous connaissez un terroriste qui va renoncer par peur de se voir retirer sa carte d’identité ? Enfin, au nom de quoi enverrions-nous dans un autre pays qui n’a rien à voir avec le parcours du terroriste une personne née française et qui aurait fait toute sa scolarité, ses études, ses premiers pas professionnels en France ? Pourquoi un autre pays accepterait d’être le réceptacle de nos propres turpitudes et échecs ?

Êtes-vous pour les bombardements sur Daech ?

Il faut revoir la politique étrangère française, y compris dans ses alliances, parce qu’elle mène à l’impasse, rajoute du malheur au désastre. Quel est le résultat des bombardements sur l’Irak depuis 1991 ? Le démembrement et le délabrement de l’État. Regardez ce qu’il s’est passé en Libye, voilà le résultat. Faut-il rappeler le brillant résultat en Afghanistan ? Quand il n’y a plus d’État, c’est un paradis pour les mafias et les djihadistes. Et je refuse d’être soumis à l’injonction « mais ça veut dire que tu préfères Kadhafi  » !

Que peut-on faire d’autre ? Un vrai plan Marshall. Comment la France s’est-elle reconstruite après la Seconde Guerre mondiale ? Avec des centaines de milliards de dollars… On doit faire la même chose pour les autres. Si certains ne comprennent pas ça par humanisme, qu’ils comprennent au moins que leur développement, c’est notre sécurité. On met le paquet sur le développement, et on change nos alliances indécises, floues, avec des États troubles, voire complices ou directement concernés dans le financement du djihadisme international, l’Arabie saoudite en particulier. La France lui vend des Rafale et nous voulons la parer de toutes les vertus !

Alors, la société métissée, c’est foutu ?

Au contraire, je pense que c’est une des clés de notre rebond. Je pars de la francophonie : imaginez qu’on n’enseigne plus seulement à nos enfants Victor Hugo ou Montaigne mais aussi Léopold Senghor, Amin Maalouf, Kateb Yacine, Sony Labou Tansi. Imaginez que désormais il n’y ait plus seulement la « littérature française » mais aussi une « littérature francophone ». Les jeunes auraient une représentation différente du monde, monde dans lequel vous comprenez que vous n’êtes pas seul, que vous avez en partage une aire géoculturelle. Quelle belle alliance des Noirs et des Blancs, des Maghrébins et des Latins, des Américains (québécois) et des Européens ! Si on se mettait d’accord avec des pays francophones, on pourrait créer des brevets, des formations communes, un Erasmus, un visa francophone. Ce projet est l’affirmation de la pluriculturalité.

En France, nous devons construire un projet national collectif, commun, dans lequel on retrouvera des opinions politiques et religieuses différentes. Chez nous, la citoyenneté est une et indivisible et je ne veux pas transiger avec ça, à condition que chacun s’y reconnaisse pleinement tel qu’il est. Il n’a pas à être comme le voudrait tel ou tel. Quant à la religion, elle n’est pas une affaire privée, c’est une affaire personnelle, ce qui est différent. Je ne demande pas aux gens de se cacher.

Une République « une et indivisible », ça veut dire qu’on est considéré de la même façon qu’on soit blanc ou noir, juif, musulman ou athée. Or ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et la pente qui est prise, c’est la discrimination aggravée, en particulier à l’égard des musulmans (ou supposés tels), sans que l’antisémitisme ait disparu. Cela peut générer le pire. Le ferment d’une fragmentation supplémentaire au sein de la société, de gens qui considèrent qu’ils n’ont plus rien à faire ensemble.

On entend des accusations permanentes de communautarisme… Cinq copains blacks qui se baladent, ils sont traités de communautaristes. Cinq blancs, non. Il faut arrêter, on est devenus dingues. C’est dangereux car c’est une désagrégation que les pouvoirs créent en croyant que la réponse, c’est leur seule autorité. Or la République, c’est une promesse, et la Révolution française n’est pas terminée. Je lui vois un nouvel horizon : la synthèse du socialisme, de la démocratie et de l’écologie.

 

 

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