« Il faut se laisser entraîner par le mouvement positif de la société »

19 avril 2016 | Catégorie(s) : Médias | Thème(s) :
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Voici un entretien paru dans l’Humanité Dimanche, du 14-20 avril 2016.
Retrouvez l’entretien sur le site internet de l’Humanité.
 
HD. Les Français, qui rejettent majoritairement la loi travail, descendent dans la rue. Que pensez-vous de ce mouvement ?

Pouria Amirshahi. Avec cette loi qui touche à la dignité et à la protection des salariés – dans lesquels j’inclus les jeunes directement concernés par la précarité –, il y a eu tout de suite un effet de mobilisation, numérique d’abord avec la fameuse pétition en ligne, puis physique avec des manifestations toujours plus grandes… Mais cette fois il ne s’agit pas que de défendre ses intérêts de classe : en réalité, les gens disent de manière simple que ça fait trop longtemps que l’on décide à leur place et que ceux qui décident du moins-disant pour tous les autres sont une poignée de privilégiés d’un régime finissant. On ne peut pas résumer la démocratie au fait de voter pour des individus puis de les laisser libres de faire ce qu’ils veulent pendant cinq ans. Le fond de l’air n’est plus à la résignation mais, au contraire, à la réappropriation de pouvoirs confisqués par une caste et ses serviteurs.

HD. La mobilisation semble dépasser la seule contestation de la loi…

P. A. Elle fait grandir cette idée que la politique nous appartient. Les formes actuelles de mobilisation symbolisent la reconquête de souveraineté dans l’espace public. On reprend ce qui nous appartient, y compris la rue. Certes, dans le monde ouvrier, c’est plus difficile, parce que vous y êtes occupé à rechercher du travail lorsque vous n’en avez pas, ou à travailler sous pression lorsque vous en avez un. Mais les salariés relèvent la tête, je le vois. L’autre nouveauté, c’est ce débat sur le travail qui est relancé par le mouvement. On ne pense pas le travail comme on le devrait, c’est-à-dire selon le rapport au métier, la reconnaissance des métiers. Le sentiment de déclassement ce n’est pas seulement être mal payé, c’est aussi ressentir que son métier n’est pas reconnu, qu’il est inutile ou dégradant. Si ce mouvement a la vertu de nous replonger dans le monde du travail, c’est-à-dire dans le réel, tant mieux, parce qu’il s’agit de la vie de tous les jours dont on parle si peu. Sur le mouvement lui-même, on y verra plus clair à la fin du mois. Il n’est pas impossible que le gouvernement tente une nouvelle fois le recours au 49-3…

HD. Vous pensez pourtant que ce mouvement va gagner…

P. A. Oui, pour plusieurs raisons. D’abord, le temps ne joue pas pour le gouvernement, il joue pour nous, pour les salariés, pour les jeunes, et tous ceux qui s’organisent pour lui faire échec. Le gouvernement n’a plus de ressort. Il est très faible, très fragile. Il gouverne par injonctions, sans aucun argument pour entraîner finalement l’adhésion des citoyens. Il vient heureusement de subir une lourde défaite avec l’abandon de la réforme constitutionnelle. Autrement dit, il n’a plus vraiment la main. Aujourd’hui, quels sont les points d’appui du gouvernement dans la société à part le grand patronat ? Il n’y en a pas. Quant au 49-3, il est l’arme des faibles et, dans ce contexte, son utilisation serait un hara-kiri. A contrario, les citoyens mobilisés sont de plus en plus forts et ont des modalités de lutte très variées ; il y a toujours un effet psychologique qui vous rend plus confiant avec un mouvement social : lorsque vous rentrez chez vous le soir après une manifestation ou une Nuit debout et que vous allumez la télé, on parle de vous. Jusque-là, vous étiez invisible. Mais là on vous voit, et vous comptez. Vous êtes une idée agissante, ce qui produit un effet boule de neige, qui fait que, le lendemain, vous êtes plus nombreux. Je pense donc que le gouvernement sera obligé de reculer.

HD. Comment interviendrez-vous devant l’Assemblée ?

P. A. Dans la discussion générale d’abord, puis à travers des amendements de suppression. J’en profite pour m’adresser aux législateurs : ceux qui voteraient une loi pareille, au-delà de son contenu, considéreraient qu’un accord entre quelques organisations syndicales et le patronat aurait plus de pouvoir que la loi délibérée au nom du peuple français. C’est une stupéfiante inversion de la hiérarchie des normes et une démission politique supplémentaire.

HD. Comment expliquez-vous qu’un gouvernement et des députés socialistes puissent entrer dans cette logique ?

P. A. Ce gouvernement n’a cessé d’user de tous les subterfuges possibles permis par la Ve République pour contourner la délibération démocratique de l’Assemblée nationale. On peut le subir, mais on peut aussi le refuser. Certains le font, à droite et à gauche. Quant à ce gouvernement, il n’a rien de socialiste : c’est un gouvernement néo­conservateur. Il invoque le parti de l’ordre, pour régner sur le désordre social qu’il a lui-même créé. Son projet global est d’ailleurs assez simple : la guerre à l’extérieur, la surveillance à l’intérieur sur fond de libéralisme généralisé. Pour le reste, quelques larmes de crocodile…

HD. Est-ce que, selon vous, la dérive néoconservatrice que vous dénoncez était inscrite dès le départ, ou la pression oligarchique a-t-elle fait dériver le gouvernement ?

P. A. Je ne pensais pas que la trahison du peuple était délibérément prévue. Sidéré, on assiste à un hold-up incroyable : un président qui se fait élire sur l’idée qu’il faut se prémunir d’un système trop prédateur et qui très rapidement trompe son monde. Je n’ai pas souvenir d’une telle supercherie. Cela pose la question de la sincérité des gouvernants. C’est pour ça qu’il ne faut pas se contenter d’élire des gens. Le pouvoir et l’argent, ça corrompt. Le pouvoir actuel est politiquement corrompu par le pouvoir de ceux qui ont l’argent. Dans nos démocraties libérales, toutes en panne, on prend conscience que la délégation de pouvoir n’est plus possible en l’état. Il faut que le contrôle citoyen soit régulier, la représentation différente et un état d’esprit de dialogue beaucoup plus fort qu’il n’existe.

HD. Vous n’êtes que deux députés à avoir quitté le groupe socialiste depuis le début du quinquennat…

P. A. Je préfère voir le verre à moitié plein. D’abord, nous continuons à nous coordonner entre frondeurs, même si j’ai quitté le groupe socialiste. Je n’ai pas abandonné ce que j’avais contribué à initier et que l’on a appelé la fronde. C’est utile, et puis nous échangeons régulièrement avec les autres groupes (GDR et écolo principalement)… Mais je ne suis pas le porte-parole de chaque député ; à eux d’expliquer pourquoi ils choisissent d’y consacrer une part de leur temps. Beaucoup subordonnent leur choix d’appartenance au résultat de l’élection présidentielle. À mon avis, c’est une erreur majeure. Je ne crois pas qu’il faille attendre la victoire du bloc réactionnaire pour affirmer un projet politique différent et indépendant. Je suis assez marri de voir qu’on s’est enfermé dans un débat un peu vain sur les primaires au risque de s’enfermer dans une bulle coupée des réalités. La problématique que se posent les électeurs n’est pas tant qu’on règle le problème de la recomposition de la gauche, mais qu’on règle ceux de la France d’après : les territoires qui décrochent, des individus qui se sentent humiliés, des intelligences qui s’en vont… Tout ça révèle, selon moi, d’une erreur d’appréhension de la prochaine étape. Je suis pour ma part dans l’idée que l’on doit reconstruire les fondamentaux d’une ambition progressiste et émancipatrice en dehors de cadres inertes. En attendant, de nombreux militants socialistes partent. En silence, en désaccord, par dépit, et en accéléré depuis quelques semaines. Ils sont très nombreux à attendre tranquillement le moment où toutes les énergies militantes vont se réaimanter à nouveau. Et pas que les socialistes de dehors. J’avais pour ma part proposé une grande coalition citoyenne pour les législatives. L’idée fera peut-être son chemin….

HD. Comment faire, selon vous, pour faire émerger cette alternative ?

P. A. Quinze ou vingt personnes issues de courants différents de la gauche « résolue » qui pondent un programme, ça ne veut rien dire. Théoriquement, la synthèse du socialisme, de la démocratie et de l’écologie reste à faire. Pratiquement, il s’agit de reconquérir des espaces communs. Il faut partir des veines porteuses de la société : dans la société il y a des luttes qui payent. Je pense aux ex-Fralib qui ont réussi à construire un projet viable économiquement, socialement et digne humainement. Ils ont repris ce qui leur appartient. Il y a aussi dans la société des gens qui innovent et qui inventent. L’habitat coopératif n’est pas une petite expérience marginale. C’est de l’économie productive. Il y a plein d’exemples, de choses qui se font et dont on ne parle jamais. Elles existent pourtant à grande échelle. L’enjeu moderne, ce sont les communs. Ce qui compte n’est pas de s’enfermer dans la contestation d’une dérive ou d’une trahison, cela nourrit l’aigreur, mais il faut être en capacité de se laisser entraîner par le mouvement positif de la société. Les possibilités du monde sont là : sciences, technologies, créations artistiques qui pourraient être mises au service du bien commun.

HD. Selon vous, les partis politiques sont dépassés ?

P. A. Les partis n’ont aucune modernité. Ils s’asphyxient car ils n’introduisent pas les connaissances, les techniques, les inventions, les luttes d’aujourd’hui pour ouvrir les voies aux politiques publiques de demain. Les découvertes sur le génome humain ? La défense des espèces vivantes ? Les nouvelles formes de propriété sociale ? Nos alliances internationales ? Le développement des transports ? On en discute dans les assemblées élues, on en parle dans les livres… mais si rarement dans les partis.

HD. C’est l’esprit du Mouvement commun ?

P. A. Oui. Le Mouvement commun veut rassembler les bonnes volontés, les mettre en commun, parler des biens communs, et mettre les questions de souveraineté citoyenne dans le débat public. Nous voulons le faire avec tout le monde, sans demander les cartes d’identité politique. Nous voulons surtout parler de celles et ceux qui, déjà, agissent en ce sens. Le temps de la reconquête de notre souveraineté ira au-delà de 2017. Gagner la bataille culturelle, ça prend du temps.

HD. Comment ça se passe concrètement dans ce Mouvement  commun?

P. A. Il y a environ 3 500 communeurs et communeuses, comme ils se sont appelés. Il y en a 20 % qui viennent de la politique, de tous les partis de la gauche. Les autres, pour une part, sont des militants actifs dans des réseaux – lutte contre les discriminations, ONG, syndicats, avocats, intermittents, etc. – qui ne seraient jamais venus avant dans un mouvement politique, par peur de la récupération ; et, d’autre part, on y trouve une majorité de citoyens disponibles, anonymes et issus d’horizons différents – des travailleurs sociaux, des ouvriers mécaniciens, des architectes, des intellectuels… Des forums locaux se sont déjà constitués, une chaîne de télé est née. Mais, surtout, il faut de nouvelles têtes. C’est difficile mais c’est un pari extraordinaire. Notre charte précise que nous ne présentons ou ne soutenons aucun candidat aux élections. Nous réévaluerons cela régulièrement, mais à ce jour je ne vois pas l’intérêt de faire un parti de plus.

HD. Peut-on faire l’impasse sur 2017 ? Le duel droite-extrême droite est-il inéluctable ?

P. A. En l’état actuel des choses oui. Il faut être conscient des rapports de forces, porter un regard lucide sur la situation politique et électorale : la gauche ne gagnera pas la prochaine élection présidentielle On peut essayer de prouver le contraire, mais c’est la rhétorique de la bulle. Cependant, il peut y avoir des accidents heureux ou une candidature inattendue, collective, qui finalement rassemble par l’intelligence de sa campagne, sans signifier un chèque en blanc. Je pense qu’il faudrait une candidature qui soit arrimée à la société mobilisée et sous contrôle de son propre camp. Si ça n’arrivait pas, et je n’y crois pas trop, la priorité c’est qu’au soir du premier tour il y ait un socle suffisant pour permettre à des millions de gens de ne pas désespérer et de rester résolus à construire l’avenir, en étant convaincus que nos enjeux sont aussi, au fond, ceux de toutes les sociétés contemporaines. Nous ne sommes pas seuls, loin de là…

Entretien réalisé par Diego Chauvet et Cédric Clérin.

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