« Les violences policières, un des symptômes de la maladie française du pouvoir » 2/2

26 janvier 2017 | Catégorie(s) : Médias | Thème(s) :
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J’ai participé à un long entretien avec Hassina Mechaï et Nadia Henni-Moulaï, publié sur le site Meltingbook, dont la deuxième partie est retranscrite ici :

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Il a été le trublion du parti socialiste, jusqu’à ce qu’il le quitte en mars 2016. Sans perte mais avec fracas. Pouria Amirshahi, député, désormais non affilié, de la neuvième circonscription des Français établis hors de France (Afrique du Nord et de l’Ouest) a accordé une interview exclusive, à MeltingBook. Egal à lui-même, il porte un regard lucide sur la France et les sujets qui la préoccupent. Un entretien fleuve dont nous dévoilons, aujourd’hui, le second volet.

Le troisième débat des Primaires citoyennes de la Gauche a eu lieu hier soir. Après avoir écouter les candidats, quel est votre sentiment général?

Franchement, je ne crois pas que cela entraîne le peuple de gauche. Je suis assez frappé par le faible niveau de projection de la politique étrangère et l’absence de la culture. C’est peut-être lié au format de l’émission…

Mais, c’est quand même toujours plaisant de voir ainsi remis au goût du jour la politique dans ce qu’elle a de mieux: le débat d’idées avant la délibération. Je note enfin, que cette fois, l’obsession de l’islam ou du tout sécuritaire n’a pas envahi la place. Tant mieux, ce ne sont pas nos priorités! J’espère que cela se verra lors des votes.

Face à une France de plus en plus fracturée, est-il toujours possible de faire du « nous » ?

Justement quels sont nos communs L’eau, l’air, la nature c’est-à-dire même les autres espèces, notre bien-être, notre territoire, notre travail…tout ce qui nous rassemble. C’est là-dessus qu’il faut imaginer l’avenir. Quand des Assia, Mamadou, Natacha, François, Karim le feront ensemble tout le reste sera ringardisé assez vite.

Mais puisqu’on parle du racisme, soyons plus offensifs, même en politique étrangère. Nos voisins du Sud, ce sont les Maghrébins. Pourquoi ne pas commencer à construire des partenariats, en l’assumant, plutôt que dire que nos voisins immédiats sont la source de tous nos problèmes ?

C’est nécessaire dans bien des domaines, à commencer par celui de la gestion du bassin méditerranéen et des ressources halieutiques. Autre exemple, pourquoi ne pas non plus assumer une stratégie d’alliance francophone internationale solide et resserrée, qui lierait à égalité une partie de l’Afrique, de l’Europe (Belgique, France, Suisse), de l’Amérique (Québec) ?

Car une telle alliance assumée dan l’éducation, la mobilité, les brevets, l’audiovisuel … c’est aussi la rencontre et le mélange entre les blancs et les noirs, les latins et les maghrébins, les américains et les européens.

On fait tout à l’envers alors que faire la pédagogie de notre intérêt, et même de nos intérêts, à une mener une politique paisible et pourquoi pas heureuse de voisinage serait bénéfique à plus d’un titre.

La peur du « communautarisme » semble être une préoccupation majeure des Français…

Je ne suis pas sûr que cela soit majoritaire, en tout cas moins chez les gens que chez des responsables politiques. Je devrais même plutôt dire « irresponsables ». Il ne faut pas y répondre par des crispations identitaires. Il faut tirer les autres vers des combats qui relèvent du commun.

C’est ce que les gens attendent, j’en ai parlé.  Mais admettons ce débat : hé bien moi, je n’ai pas de problème avec le fait qu’il y a des communautés culturelles. Je défends d’ailleurs la communauté française à l’étranger.

Cela me fait toujours rire ceux qui trouvent normal l’existence d’une « communauté française à l’étranger » mais ont un problème avec une communauté des Arabes de France. Ou des Noirs. Ou des Juifs.

Prenez cinq Blancs qui boivent un coup à une terrasse de café, on dira : « c’est une bande de potes » ; prenez 5 Noirs et vous entendrez des imbéciles dénoncer le communautarisme. Je n’ai pas de problème avec les communautés culturelles.

Les mariages, les célébrations, les langues, les cuisines…tout cela est beau. Enfin, j’ajoute que si on ne veut pas que les gens s’enferment dans une identité rabougrie, alors il faut assumer le mélange, la mixité et donc…l’interculturel. Vivent les couples mixtes et les métis !

 

Existe-t-il plusieurs façons d’être français selon vous ?

Depuis Sarkozy le pouvoir hystérise la société. Beaucoup de français entendent « tu n’es pas comme je veux » alors qu’on devrait les prendre comme ils sont. Les néoconservateurs nient la réalité du peuple … qu’ils sont censés représenter.

Plutôt que d’être dans la fabrique des communs, on est dans la fabrique de l’exclusion et de la guerre permanente, de la méfiance. On n’en sortira que si la société se met en mouvement. Il est possible aussi qu’un événement bouscule tout cela et nous permette d’inverser le cours des choses. Pour le moment, on est en retard.

Il faut construire une alternative avec des hommes et des femmes de bonne volonté, construire aussi un grand mouvement, une « organisation » pour reprendre un vieux jargon. Cela va prendre du temps mais c’est nécessaire. Et faisable. Il faut prendre le meilleur partout.

La question du revenu universel crée des remous parmi les candidats. Y êtes-vous favorable ?

J’ai longtemps été très partagé. Mais je suis reconnaissant à Benoît Hamon de porter un débat salvateur sur le rôle et la place du travail dans nos vieilles sociétés post-industrielles. C’est une idée puissante, qui comporte des risques mais aussi ses vertus. Voyons les deux faces de la théorie :

Cette proposition a longtemps été portée par des libéraux : Milton Friedman, Guy Sorman, etc. Selon eux, le RM permet de régler la question du salaire. Avec le RM, vous le désocialisez pour le fiscaliser. Vous faites passer la charge du salaire de l’entreprise à la société.

Milton Friedman (1912-2006) est un économiste américain, considéré comme l’un des plus influents du XXe siècle.
Résolument libéral, il s’oppose à la « fonction de consommation keynésienne » et développe la « Théorie du revenu permanent ». Il est l’un des libéraux à avoir défendu l’idée d’un revenu de base comme rôle légitime de l’Etat.

D’une certaine façon, cela permet aux patrons de ne pas vous augmenter, de moins rémunérer les gens puisqu’il leur est acquis que vous êtes payés par ailleurs.

Et vous évacuez la question du salaire juste comme dit Piketty…

Exactement. D’où la critique. Mais c’est aussi un débat postmarxiste car vous ne considérez plus la question du travail comme étant la seule structurante pour la société. Ce qui n’est pas faux en soit. C’est même sain de souhaiter autre chose que « la société du travail », slogan assez effrayant parfois.

Et puis la mesure du RM a quand même des vertus de bienveillance : personne ne doit être dans le besoin. C’est la modernité, conforme à la déclaration de des droits de l’Homme et du citoyen de 1793 : la société doit donc normalement garantir les moyens de subsistance. C’est donc faux de dire que cette vision est réactionnaire.

En vérité, comme le précise Benoit Hamon, et c’est honnête, il n’y a rien de prouvé là-dedans. C’est purement théorique. On ne sait pas si cette mesure va accélérer les inégalités ou faciliter une paix sociale.

C’est pourquoi l’approche de Benoit Hamon est intelligente : l’appliquer aux plus pauvres d’abord et aux jeunes de 18 à 25 ans ensuite. Pour les premiers, on leur assure moyens de subsistance digne, tandis qu’on garantit aux autres leur autonomie sociale.

C’est cela l’esprit républicain : on tente de sortir du conditionnement social ou familial car, faut-il le rappeler, dans une société capitaliste, on n’est pas libre de ses choix quand on n’a pas d’argent.

L’étendre à tous ? Voyons d’abord ce que donnent les deux premiers étages. Posé comme cela me va. C’est la force de Benoit Hamon d’être capable de moduler et de décentrer le débat sur d’autres sujets. Outre le fait que lui ne se crispe pas sur d’autres sujets identitaires.

Ce qui fait du bien aussi…Je suis favorable à cela mais pas à son extension immédiate. Pas avant d’en avoir débattu complètement et à condition que cela n’exonère pas d’une stratégie implacable contre les confiscations des richesses dont sont coupables les 1% des plus riches, et même un peu plus.

Adama Traoré est décédé le 19 juillet dernier lors de son interpellation à Beaumont sur Oise. Vous vous êtes rendu à la manifestation concernant ce drame. Est-ce une affaire d’Etat pour vous ?

Je pense que les violences policières sont  un des symptômes de la maladie française du pouvoir dont on parlait tout à l’heure. Je ne peux pas l’accepter en tant que citoyen français. Et en tant que parlementaire, je ne peux pas tolérer qu’une autorité ne pas rendre compte de ses actes.

Aujourd’hui, on donne de plus en plus de pouvoir à la Police dans des proportions dangereuses.

La Révolution française a été faite pour construire des contre-pouvoirs. La Police a un pouvoir exorbitant de droit commun et cela ne cesse de s’accentuer, jusqu’à l’élargissement des conditions de tirs à vue.

Il faut l’encadrer, la contrôler et éventuellement la sanctionner. Dans l’intérêt général, au nom de la démocratie, les « forces de l’ordre » doivent redevenir des « gardiens de la paix »

Il faut prendre position. D’ailleurs, avec Noël Mamère, nous demandons officiellement au président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, de saisir le défenseur des Droits pour que soit conduite une mission sur la doctrine et les pratiques du maintien de l’ordre en France. Ce sera utile pour les policiers et les gendarmes eux-mêmes. Le pays doit cela à Adama Traoré, à Malik Oussékine, à Rémi Fraisse et à d’autres…

Pour finir, un mot par rapport à ce qui s’ouvre pour la présidentielle. Comment voyez-vous les prochains mois ?

Cela risque d’être moche si l’hystérie du débat public autour des questions identitaires perdure. Sans compter avec le consensus quasi sacralisé autour de la culture de l’ordre, ou encore l’acceptation sans débat de la politique étrangère de la France, archaïque et même parfois pleine de risques.

J’espère, au moins, voir une autre musique s’installer dans la présidentielle. Voilà : tout l’enjeu, à mon avis, est d’installer une autre musique. Celle de l’apaisement et d’un nouvel imaginaire progressiste. Fraternel.

Propos recueillis par Hassina Mechaï et Nadia Henni-Moulaï

Retrouvez l’entretien sur le site Meltingbook

Pour aller plus loin : lire la première partie de l’entretien

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