Interview : « Contre l’internationale réactionnaire, il existe une soif transfrontalière de résistance »

Le député Pouria Amirshahi, lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 27 janvier 2026. © Dimitar DILKOFF / AFP
Le député Pouria Amirshahi, lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 27 janvier 2026. © Dimitar DILKOFF / AFP

Fondé en mai par le député de Paris Pouria Amirshahi (apparenté Écologiste et social), le mouvement La Digue s’emploie à constituer un front transpartisan contre le mouvement fascisant emmené par Donald Trump. En appelant à un rassemblement, soutenu par la Ligue des droits de l’Homme, « en solidarité avec le peuple américain », sous le coup de la répression de la police de l’immigration, ce mercredi, à Paris.

Le député de Paris, Pouria Amirshahi*, premier des « frondeurs » du PS contre les gouvernements Valls et Cazeneuve durant le quinquennat Hollande, a lancé le mouvement La Digue en mai dernier. Celui-ci appelle ce mercredi soir, devant le Quai d’Orsay, à Paris, à un rassemblement « en solidarité avec le peuple américain », aujourd’hui sous le coup des attaques meurtrières des fonctionnaires d’agences policières fédérales états-uniennes. 

En premier lieu l’ICE, véritable milice armée ultra-violente composée de « barbouzes » qui jouissent d’une vraie impunité, chargés de pourchasser les étrangers en situation irrégulière, mais aussi désormais leurs soutiens éventuels au sein de la population, dans les rues des grandes villes des États-Unis.

Si Trump a été contraint de changer de ton face à l’immense mobilisation contre l’ICE, après que ses agents ont tué Alex Pretti, à Minneapolis, le 24 janvier, l’administration américaine reste toute dévouée au locataire de la Maison Blanche. Lequel affirme, sans cesse, sa prétention à être le chef tout-puissant d’une internationale réactionnaire. Volontiers – et sans complexe – fascisante.

En mai dernier, vous fondiez La Digue, une initiative pour lutter contre cette internationale réactionnaire qui se dessine et se renforce toujours plus. De quoi s’agit-il ?

Pouria Amirshahi : Quand je suis revenu à l’Assemblée nationale en juin 2024, j’ai trouvé, en face de moi, un Rassemblement national qui était organisé, capable d’attirer de plus en plus à lui des groupes de droite, voire au-delà. Très inquiet devant cette situation, et ne voulant pas me cantonner à juste dire « Non au RN », je me suis dit que nous pouvions nous inspirer de ce qui se passe ailleurs dans le monde, notamment dans les démocraties libérales qui ont déjà basculé.

J’ai donc été voir un certain nombre de parlementaires de différents groupes, en leur proposant d’aller nous instruire pour connaître ce qu’il se faisait déjà là-bas. Je me suis moi-même rendu aux États-Unis, d’autres ont été en Hongrie, en Italie, aux Pays-Bas, au Brésil et ailleurs… Qu’y fait-on ? On y rencontre trois types de personnalités : des élus bien sûr, mais aussi – et surtout d’ailleurs – des acteurs de la société civile, et enfin des représentants de la pensée critique, c’est-à-dire des intellectuels, des artistes, des scientifiques, des magistrats, des journalistes… Car ceux-ci sont aussi parmi les premières cibles des tenants de l’internationale réactionnaire qui est en train de se mettre en place.

Une digue qui doit être d’abord un carrefour, pour rassembler et forger des alliances.

On leur pose alors d’abord trois mêmes questions, selon une feuille de route établie au préalable (même si on peut ne pas s’y limiter). 1. Quel est l’agenda illibéral et que font-ils depuis qu’ils ou elles (Trump, Orbán, Meloni…) sont au pouvoir ? 2. Que faites-vous en réponse et vous êtes-vous réorganisés depuis que les néofascistes sont au pouvoir, et les termes de vos disputes entre progressistes ont-ils changé ? 3. Enfin, êtes-vous prêt(e)s à participer à un réseau international ?

Qu’avez-vous constaté dans ces pays déjà concernés par cette vague réactionnaire ?

P.A. : Ce qu’ils décrivent est absolument glaçant : sur l’État de droit, sur le rapport à la police, sur la chasse aux oppositions, et sur les mesures à l’encontre des femmes désireuses de défendre leurs droits, des personnes LGBT, de toutes les minorités, et en particulier des étrangers. Aussi, la réponse quant au désir de constituer et de participer à un réseau international est unanime, forte, enthousiaste, et très volontaire. Car, ils ont bien conscience, et peut-être avant nous, du fait qu’il y a une véritable internationale réactionnaire en voie de constitution, qui s’organise, se met en place.

Quelles sont les actions concrètes de La Digue ?

Ce réseau international encore en construction donnera lieu en septembre prochain à des premières rencontres transfrontalières pour fédérer toutes les consciences progressistes actives. Car tous les grands réseaux progressistes internationaux sont en perte de vitesse, sinon somnolents, aujourd’hui, de l’Internationale ouvrière ou socialiste au courant altermondialiste. Ils ont tous du mal à se maintenir ou à survivre. Pour ma part, mon engagement n’a jamais eu de sens que si la société civile y prenait part, avec un sens collectif qui doit être primordial.

C’est pourquoi nous allons travailler avec nous des personnalités diverses, telles que Rokhaya Diallo, Sarah Benani, Laurence de Cock, le rappeur Rocé et bien d’autres femmes et hommes engagés de bonne volonté. L’idée est donc bien de construire cette digue contre l’internationale réactionnaire qui déferle. Une digue qui doit être d’abord un carrefour, pour rassembler et forger des alliances avec toutes celles et ceux qui sont déjà sur cette ligne de front contre l’extrême droite. Pour se mobiliser et s’engager dans une voie commune de lutte.

C’est ainsi que vous appelez ce mercredi soir, 28 janvier, à un rassemblement « en solidarité avec le peuple américain ». Ce qui ne manque pas de sel, quand on connaît l’histoire des mobilisations par rapport aux États-Unis !

À 18h30, ce mercredi 27 janvier 2026, devant le 37 quai d’Orsay, 75007 Paris.

C’est vrai que si m’avait dit un jour que j’appellerais à se mobiliser en solidarité avec le peuple états-unien, j’aurais eu du mal à le croire ! Mais il se trouve que l’actualité brûlante et l’accélération de la fascisation en route aux États-Unis nous a amenés, avec raison je crois, à prendre cette initiative. Et à invoquer cette nécessaire solidarité avec son peuple. Mais cette fascisation s’accroît au sein de la première puissance mondiale et met, de fait, le monde, en danger.

J’ajouterais que nous avons choisi ce nom de Digue, qui signifie une construction et qui nécessite d’abord de la consolider. Car la fragmentation des progressistes constitue la première force de l’extrême droite. Leur force est d’abord la faiblesse et les certitudes additionnées mais séparées des différents groupes de gauche, parce qu’ils sont sûrs de leur fait, ou de leur force, finissent par donner les clés à l’extrême droite. C’est pourquoi je dirais que La Digue est une condition nécessaire à la lutte mais qu’elle n’est en aucun cas suffisante pour remporter la bataille. Je pense qu’il y a, aujourd’hui, un réel désir d’unité. Ce terme d’unité n’est peut-être pas le meilleur, il faudrait peut-être mieux parler de fédération. Mais l’idée est là, bien présente chez les citoyens et citoyennes qui veulent s’engager pour faire face à cette internationale réactionnaire.

Cette unité est primordiale, selon vous ?

On a passé l’époque où les politiques parlaient à la place des gens et où des sachants lançaient du haut de leurs chaires des prescriptions à suivre. Aujourd’hui, face au danger de ce néofascisme qui vient, ou qui est là face à nous, il nous faut regrouper les singularités et dépasser nos différences, pour faire digue, si j’ose ce terme !

Car ce qui manque, c’est ce carrefour, la démarche fédérative de toutes ces forces. Et où, comme au lendemain du 6 février 1934 quand la République s’est vue en danger par l’offensive fasciste et des ligues d’extrême droite, c’est la base, le peuple de gauche, les progressistes, qui scandaient le slogan « Unité ! Unité ! » à l’adresse des leaders des partis (radical, socialiste et communiste) pour qu’ils dépassent leurs querelles et leurs différences et se rejoignent pour contrer la réaction. À une époque où l’internationale fasciste existait, ô combien !

Par Olivier Doubre

Temps de lecture : 6 minutes

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