Débat sur le narcotrafic à l’Assemblée nationale

 » Le narcotrafic tue. Et le narcotrafic prospère là où l’État recule, là où l’école échoue, là où les services publics se retirent, là où les éducateurs ne sont pas soutenus, là où la précarité et l’humiliation fabriquent un marché de recrutement « 

Ce mercredi 17 décembre, l’Assemblée nationale était appelée à se prononcer suite à la déclaration du Gouvernement sur la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée.

Retrouvez ici mon intervention à cette occasion.

Verbatim – 17.12.2025

Déclaration du Gouvernement sur la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée, suivie d’un débat et d’un vote (art. 50-1 de la Constitution).

Monsieur le Premier ministre,

Franchement, vous pourriez montrer un peu plus de considération pour l’Assemblée nationale : nous réunir pour nous demander si nous sommes pour le beau temps ou si nous souhaitons que le monde devienne meilleur… 

Car, je relis votre question : « Face à la menace que représentent le narcotrafic et la criminalité organisée pour notre pacte républicain, estimez-vous nécessaire de renforcer encore notre cadre juridique, nos dispositifs de prévention et les moyens mobilisés ? ». 

Évidemment que c’est nécessaire. Chacun votera bien ce qu’il veut à votre non-question, mais pour ma part, je vais m’atteler à répondre à la seule qui vaut : comment ? Car le monstre mafieux grandit sans que vos certitudes sécuritaires n’entravent la capacité à agir des chefs du crime.

Le narcotrafic tue encore et plus. Il tue par les rackets, les règlements de comptes, par les balles, par la terreur qu’il impose dans des quartiers entiers, au pied des immeubles, jusque dans les familles. Il tue parfois des enfants, pris dans une spirale de violence qui n’épargne plus personne.

Le narcotrafic gangrène l’État, affaiblit ses institutions, délégitime la puissance publique, et la remplace même parfois. Il tue par la corruption, en fracturant le lien social, en happant une jeunesse à qui l’on n’offre plus grand-chose d’autre qu’un horizon de relégation ou d’illusions criminelles.

Je veux avoir une pensée particulière pour Mehdi Kessaci, assassiné à Marseille à l’âge de vingt ans. Parce qu’il était le frère d’Amine Kessaci, militant écologiste engagé contre le narcotrafic dans les Bouches-du-Rhône, fondateur de l’association Conscience, qui accompagne les familles victimes des trafiquants.  À travers son assassinat, c’est une parole citoyenne que l’on a voulu faire taire, celle qui dénonce et qui s’engage.

Cette parole, elle est précieuse, parce qu’elle vient des habitants eux-mêmes, qui voient l’économie parallèle confisquer les lieux de vie. Ils sont nombreux à ne pas vouloir se laisser faire, à l’instar de l’association CrimHalt. Et ils et elles ont besoin de toute notre aide. C’est pourquoi nous déposerons une proposition de loi pour répondre à cette urgence avec ma collègue Sandra Regol. (Qui, retenue aujourd’hui pour la Sainte-Barbe, me dit qu’elle attend toujours les suites de vos engagements pris lors du Beauvau de la Sécurité civile).

Nous connaissons aujourd’hui une nouvelle étape dans la dérive des organisations criminelles en France.  La violence du narcobanditisme frappe désormais au moins 170 villes, dans les milieux urbains comme ruraux. 

Ce week-end encore, le collège Champollion à Dijon, dans la circonscription de Catherine Hervieu, était visé par un incendie, dont la piste criminelle est privilégiée par la justice et les élus locaux, très probablement en lien avec le narcotrafic d’après le préfet de Côte-d’Or. 

Nous sommes face à une économie criminelle organisée, rationnelle, qui s’adapte, qui innove, et qui se déploie comme un acteur du capitalisme global, avec ses filières, ses flux, sa logistique, ses mécanismes d’investissement et de blanchiment, et sa capacité à remplacer instantanément les exécutants interpellés.

Il faut donc une réponse ferme, cohérente, adaptée. Telle a été l’approche du groupe Écologiste et social à l’occasion de l’examen de la PPL dite « narcotrafic ». 

A cet égard, je ne sais pas ce que vous vous dites en Conseil des ministres, mais vous devriez informer le Président de la République qui fait des annonces depuis Marseille que nous sortons juste d’un débat parlementaire dédié.

Nous y avons plaidé une meilleure organisation de la lutte contre la criminalité organisée, une coordination renforcée, une incarnation plus lisible, notamment à travers la création d’un état-major dédié et d’un parquet national spécialisé. 

Nous avons cherché à mieux cibler les têtes de réseaux, à sécuriser le statut des collaborateurs de justice, à renforcer la lutte contre le blanchiment, parce que c’est là que les réseaux tiennent : dans l’argent, dans la capacité à transformer l’argent sale en actif, en patrimoine, en influence.

Et pourtant, très vite, à défaut d’assumer une stratégie complète, vous vous êtes enfermés dans un scaphandre punitif et carcéral, au prix d’un glissement loin de nos principes de droit, et donc souvent, loin de l’efficacité réelle. Je parle d’efficacité car à l’heure qu’il est vous n’avez toujours pas publié les décrets relatifs aux coopérateurs de justice pourtant indispensables si on veut faire tomber des gros caïds.

Au lieu de se concentrer sur les flux, les structures et les commanditaires, le débat a trop souvent dévié vers l’obsession carcérale, les réflexes sécuritaires et la focalisation sur le « bas du spectre ». Vous choisissez toujours de taper sur la petite délinquance, dont la main d’œuvre sera inépuisable tant que les chefs auront les moyens d’agir. 

Et pour recette, Emmanuel Macron nous invente depuis Marseille une amende forfaitaire de 500€, alors que l’on sait que plus l’amende est haute, moins elle est recouvrée. Il faut avoir le courage de ce constat : privilégier la politique du chiffre sur la petite délinquance plutôt que le démantèlement de réseaux est un échec. 

La folie disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. 

Pourtant, l’exécutif persiste avec les mêmes recettes : opérations de communication, opérations « coup de poing », « place nette » puis « place nette XXL » qui ne désorganisent rien des réseaux. On peut déplacer un point de deal 24 heures. Mais démanteler une filière demande des mois, parfois des années de renseignement de qualité, de l’enquête, et une justice dotée.

C’est là que la question des moyens, si souvent évitée, revient comme une évidence.

Notre capacité à bloquer les flux reste dramatiquement insuffisante. Les douanes manquent de personnels. La comparaison internationale est éloquente (18 000 douaniers français, quand l’Allemagne en mobilise 48 000).  Dans les ports, un conteneur sur 5 000 est contrôlé. 

La lutte contre le narcotrafic ne se limite évidemment pas à nos frontières. Elle appelle prioritairement à un renforcement de la coopération internationale pour traquer les capitaux criminels et contre le blanchiment d’argent. La corruption doit, elle aussi, être combattue sans relâche, car les réseaux criminels exercent une pression croissante sur nos agents, exploitent les vulnérabilités pour obtenir des informations confidentielles, afin d’anticiper les contrôles, de contourner les enquêtes, de neutraliser l’action publique. Nous devons donc assumer une politique claire et exigeante de prévention et de contrôle pour les agents ayant accès à des informations sensibles. 

À cela s’ajoute une police judiciaire toujours en crise, affaiblie par la réforme entrée en vigueur en 2024. Aujourd’hui, trop de maillons sont en tension.

Cette lutte suppose donc de leur donner les moyens de résister : il faut sans tarder attirer des profils exigeants et spécialisés, et surtout proposer des formations à la hauteur des enjeux : capables de décrypter des schémas complexes de blanchiment, de maîtriser le fonctionnement des cryptomonnaies, et de suivre l’ensemble des flux financiers qui irriguent le trafic de stupéfiants.

Mais voilà que surgit la tentation d’un « état d’urgence narco ». On aurait dû s’y attendre. À chaque crise, la même fuite en avant autoritaire présentée comme de la fermeté mais qui traduit surtout une dérive inquiétante de notre doctrine pénale. Je vous le redis : l’exception permanente ne désorganise pas les réseaux criminels : elle affaiblit l’État de droit et nourrit les tentations autoritaires par des outils juridiques parfois dangereux.

L’État de droit n’est pas un luxe, c’est la condition de notre efficacité, c’est une procédure solide, des preuves exploitables, des condamnations qui tiennent, des saisies qui aboutissent, une coopération internationale crédible, et une confiance sociale minimale pour que les habitants parlent, pour que les victimes portent plainte, pour que les témoins témoignent.

Si on veut réellement se donner les moyens de vaincre ce fléau, il faudra traiter la demande, l’addiction, la réduction des risques. Oui, il faudra étendre et renforcer nos dispositifs de prévention. Lors de l’examen de la PPL narcotrafic, tous les amendements sur les questions de santé ou de prévention ont été considérés comme irrecevables. Je dis bien : TOUS.

Pourtant, on ne sortira pas du « piège du narcotrafic » sans prévention, sans soins, sans accompagnement, sans réduction des risques. D’ailleurs, les salles de consommation à moindre risques sont utiles à cet aspect du combat.

Enfin, et c’est un point capital : le narcotrafic prospère là où l’État recule. Là où l’école échoue, là où les services publics se retirent, là où les éducateurs ne sont pas soutenus, là où la précarité et l’humiliation sociale fabriquent un marché du recrutement.

Quand un mineur fait le « chouf », pourquoi est-il dehors ? Pourquoi n’est-il pas à l’école ? La présence éducative et sociale a-t-elle reculé au point que l’économie criminelle devienne l’option la plus tangible ? 

Voilà pourquoi le sujet doit être pris dans son ensemble : des enquêtes ciblées, des enquêteurs renseignés, organisés, avec des moyens, et avec une politique offensive sur les circuits financiers. Il faut frapper au portefeuille, sur le blanchiment, sur les secteurs d’infiltration. 

Il faut un renforcement des moyens humains et budgétaires pour l’enquête, la justice, les douanes, les services spécialisés. Si vous vouliez une seule raison de notre opposition au Projet de Loi de Finances, vous la trouverez ici, dans cet abandon indigne de moyens.

Nous avons besoin d’une stratégie républicaine, complète, cohérente, fondée sur les faits, dotée de moyens et fidèle à nos principes. Car si, pour lutter contre le crime, nous abimons l’État de droit, alors nous faisons exactement ce que cherchent les narcotrafiquants : affaiblir la République.

Riposter, ce n’est pas multiplier les postures martiales.  C’est aussi avoir le souci de l’intérêt général autant que de la réparation : par exemple, lorsque des biens mal acquis sont confisqués, il faut que leur usage public ou social soit prioritaire. 

Notre responsabilité est aussi de protéger nos concitoyens victimes, ainsi que leurs proches : combien de parents en deuil après la mort de leur enfant sont livrés à leur malheur, contraints le plus souvent de continuer à résider sur les lieux du crime, au pied de chez eux, sans accompagnement.

Il faudra en somme restaurer la République sociale : école, logement, santé, services publics, perspectives économiques. Ces priorités-là s’ajoutent, voire même précèdent, l’arsenal répressif.

Pour conclure, et alors qu’une mission d’évaluation de la dernière loi est instituée par la commission des Lois, je vous invite à réfléchir à ceci : lorsque vous avez voulu (et finalement réussi à) imposer des mesures d’expulsion des familles concernés par le trafic ou la consommation, nous nous y étions fermement opposés, au nom d’un principe de droit fondamental : nul n’est comptable de la faute d’autrui. 

Amine Kessaci me confiait hier “ si cette loi avait été adoptée avant la mort de mon frère Brahim, ma mère aurait été expulsée”. 

Mesdames et messieurs du gouvernement, mesdames et messieurs, songez que tenir compte de la complexité de nos réalités de vie, c’est non seulement faire preuve d’intelligence, mais aussi s’assurer que nos principes humanistes, loin d’être abscons, s’inscrivent dans le réel. 

C’est d’abord cela, la République.