Invité de l’Atelier politique ce 9 avril, j’ai répondu aux questions de Frédéric Rivière sur des sujets divers : la situation géopolitique au Moyen-Orient et la stratégie de Donald Trump, les enseignements des municipales et la progression du Rassemblement national, les raisons d’être de l’association La Digue que je préside, et les perspectives pour 2027.
Retrouvez cet entretien en intégralité sur RFI : https://www.youtube.com/watch?v=5xF5Z1g_2AY
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Député de Paris et membre de la Commission des lois, Pouria Amirshahi est né en Iran en 1972, arrivé en France à quatre ans dans les bagages d’une mère opposante au Shah. Invité de l’Atelier politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.
Un coup de fil dans la nuit
Son père vit toujours en Iran. Quand Donald Trump a annoncé qu’il s’apprêtait à frapper le pays, Pouria Amirshahi a reçu un appel tard dans la nuit.
« Vous avez l’impression qu’il vous appelle pour vous dire au revoir, en fait. »
Depuis bientôt un mois et demi, l’Iran subit une offensive militaire conjointe des États-Unis et d’Israël. La révolte du peuple iranien, quelques semaines plus tôt, s’est soldée par une répression terrible : des milliers de morts, certains évoquent jusqu’à trente ou quarante mille victimes.
Pouria Amirshahi dit avoir cru, « comme à chaque fois », que cette révolte pouvait faire tomber le régime. Il l’a cru en 2009, dans les mouvements étudiants, et à l’époque du mouvement Femmes de liberté.
« Ce qui me fascine, c’est cette capacité de la société iranienne, malgré la répression dont elle est victime, à se régénérer, à réinventer, y compris les formes de son opposition au régime et à ne rien lâcher au fond. »
« Un crypto-fasciste mu par l’accaparement des ressources »
Le 13 janvier 2026, au plus fort des manifestations, Donald Trump avait appelé les « patriotes iraniens » à prendre le contrôle de leurs institutions. Pouria Amirshahi ne lui a accordé aucun crédit.
« À aucun moment je n’ai cru dans la parole de cet homme qui est pour moi un crypto-fasciste dont je sais parfaitement que, par son inculture, il ne comprend rien à ce qu’est l’Iran. »
Pour Pouria Amirshahi, la logique de Trump obéit à une stratégie simple : l’accaparement des ressources mondiales à l’heure de leur raréfaction.
« Je crois qu’il a parfaitement compris que l’ère qui s’ouvre est une ère de raréfaction des ressources du fait du réchauffement planétaire. Donc il y a une course de vitesse qui est lancée. »
Et de citer le Groenland, le pétrole vénézuélien, le détroit d’Ormuz, dont il rappelle qu’il était libre avant l’intervention américaine. Il tire aussi la leçon des précédentes guerres : en Irak, l’effondrement de l’État a donné Daech. En Libye, les appels à la liberté ont engendré Aqmi.
« C’est une folie. Il faut absolument arrêter cet homme. »
La mort de Khamenei : « pas tout à fait de la satisfaction »
Dès les premières heures des bombardements, le Guide suprême Ali Khamenei a été tué. Pouria Amirshahi décrit une réaction nuancée.
« J’ai eu quand même un petit rictus invisible de satisfaction. Mais c’est pas tout à fait de la satisfaction. En tout cas, je n’ai pas pleuré. »
Mais Pouria Amirshahi tempère aussitôt : la mort du Guide ne mène nulle part, dès lors qu’il n’y a pas derrière de prise en main de la suite par le peuple iranien lui-même. Ce n’était pas, dit-il, l’intention de l’administration Trump.
Sur la question nucléaire, Pouria Amirshahi rappelle que l’accord de 2015, conçu pour éloigner l’Iran de la bombe atomique, a été dénoncé par Trump lui-même. Résultat : « Une situation qui n’est qu’une situation de guerre, de désarroi, de malheur ajouté au malheur d’un peuple qui, depuis quarante ans, subit déjà le joug des mollahs. »
Une société iranienne prête à se réinventer
Que faudrait-il pour permettre un changement de régime positif en Iran ? Pouria Amirshahi écarte d’emblée l’option militaire. Il plaide plutôt pour un soutien concret à la société civile iranienne.
« C’est un pays dans lequel il y a plus de femmes étudiantes que d’hommes étudiants. Il y a plus de femmes que d’hommes médecins. C’est cette société-là qu’il faut aider. »
Accueillir des scientifiques, des artistes, des étudiantes en exil ; développer la diplomatie entre universités et collectivités locales ; respecter l’accord nucléaire de 2015 : Pouria Amirshahi dresse une liste de leviers concrets. Et d’abord, « contraindre Donald Trump. C’est ça qui fait défaut dans cette affaire, c’est faire face à Trump, c’est empêcher la folie meurtrière de Trump et empêcher la folie meurtrière de Netanyahou. Ce que ne fait pas l’Europe aujourd’hui. »
Le RN : « une matrice de réaction au désordre du monde »
Sur le front français, les récentes élections municipales ont confirmé la progression du Rassemblement national. Pour Pouria Amirshahi, cette dynamique n’est pas propre à la France.
« La progression du Rassemblement national, comme dans tous les partis illibéraux ou crypto-fascistes de tous les pays du monde maintenant, est mue par une matrice de réaction à un désordre du monde qui inquiète des millions de gens et qui cultive le racisme. »
Il pointe aussi la convergence croissante des électorats de droite et d’extrême droite, qui respectaient jusqu’ici l’étanchéité proclamée depuis Chirac. Et la concentration des médias, notamment dans la sphère Bolloré, comme vecteur de banalisation.
« On l’a vu lors de l’investiture de Trump : celles et ceux qui l’entouraient étaient déjà des chefs d’État dont la démocratie avait basculé. Entourés de grandes fortunes, mais à la tête de technologies puissantes. »
La Digue : construire un réseau international
Face à cette menace, Pouria Amirshahi a co-fondé une association : La Digue. L’objectif : tisser un réseau international de résistance aux pouvoirs illibéraux, en s’instruisant d’abord de ce qui s’est passé en Turquie, au Brésil, aux États-Unis, en Hongrie.
« On veut d’abord identifier quels sont les risques. Et notamment le risque constitutionnel. Vous connaissez les pouvoirs exorbitants du président de la République en France. Si demain la France basculait, on ferait en dix-huit mois ce qu’Orban a mis dix à quinze ans à faire. »
L’association regroupe trois collèges : des élus (minoritaires), des personnalités de la société civile, et des organisations (la Ligue des droits de l’homme, Oxfam). Elle prévoit des rencontres internationales à l’automne. Un élu MoDem, Erwan Balanant, a déjà rejoint le conseil d’administration.
Pour Pouria Amirshahi, le scénario à conjurer est précis : si Marine Le Pen et Jordan Bardella parvenaient à l’Élysée, la mise sous cloche des institutions serait rapide.
« En convoquant un référendum pour changer la Constitution par l’article onze, ce qui n’est pas constitutionnel, mais en s’appuyant sur la jurisprudence de De Gaulle. C’est comme ça que, sans toucher aux institutions, on change le régime. »
2027 : « un débat de qualité »
Quel scénario idéal pour la prochaine présidentielle ? Pouria Amirshahi avoue ne pas pouvoir répondre simplement.
« Soit je vous fais une réponse banale en vous disant : moi je suis de gauche donc victoire de la gauche. Mais je vois bien qu’aujourd’hui la gauche n’est pas mise en situation de conquête intelligente du pouvoir. »
Ce qu’il appelle de ses vœux, c’est un débat présidentiel « non pollué par les crispations identitaires », qui pose au pays les questions essentielles. En premier lieu : quelle place pour la France dans un monde recomposé ?
« Je ne crois pas que nous devions continuer éperdument à nous inscrire dans ce qu’on appelle de façon artificielle le bloc occidental. Nous sommes d’abord un pays européen, un pays méditerranéen et un pays francophone. »
