Tribune : « La place de l’Europe, dans le cœur des Iraniens, dans l’avenir régional et dans la reconstruction de l’Iran, se joue maintenant » 

Face aux massacres en Iran, une action de l’Union européenne est indispensable, alerte un collectif d’intellectuels, d’artistes, d’avocats et de citoyens : elle dispose de leviers diplomatiques et juridiques pour agir, pleinement compatibles avec l’Etat de droit et la défense des droits humains.

Depuis fin décembre 2025, la République islamique a réprimé, dans un black-out numérique complet, une vague sans précédent de manifestations réclamant la fin de la dictature : des milliers de morts sont signalés, voire plus de 30 000, ainsi que des dizaines de milliers de blessés, de disparus et d’arrestations arbitraires.

Les témoignages exfiltrés malgré le black-out ainsi que ceux des personnes ayant pu quitter le pays dépassent l’effroi : tirs à hauteur du buste et de la tête, raids dans les hôpitaux, rafles et mises à mort de blessés, et des milliers de blessés privés de soins hospitaliers ; tandis que la propagande du régime qualifie les manifestants de « terroristes » et diffuse des aveux forcés pour justifier les massacres. L’histoire de la République islamique ne laisse aucun doute quant à la torture systématique en détention et aux risques d’exécutions expéditives qui pèsent sur les nombreux détenus, isolés, privés d’avocats et de visites.

Les spéculations sur une intervention militaire américaine n’offrent ni solution politique, ni cadre légal, ni garantie de protection des civils. A l’inverse, l’Union européenne (UE) dispose de leviers diplomatiques et juridiques immédiats, pleinement compatibles avec l’Etat de droit et la défense des droits humains. L’Europe doit changer de paradigme dans sa relation avec la République islamique et agir dans le cadre des Nations unies et du droit international.

Une condamnation sans veto

L’UE et la France peuvent contourner le blocage du Conseil de sécurité en portant l’affaire devant l’Assemblée générale [des Nations unies], et s’appuyer sur le dossier déjà lourd de la République islamique au Conseil des droits de l’hommepour obtenir une condamnation sans veto et instaurer d’urgence des mécanismes d’enquête et de conservation des preuves.

Parallèlement, des mesures européennes demeurent disponibles : sanctions ciblées, désignation du corps des gardiens de la révolution comme organisation terroriste, gel d’avoirs, restrictions de visas et poursuites extraterritoriales lorsque les cadres juridiques nationaux le permettent. Mais les sanctions ne suffisent pas : la « responsabilité de protéger » (R2P) fournit un cadre juridique pour une coalition internationale de défense des civils, sur la base des rapports onusiens documentant des crimes contre l’humanité.

Entre l’inaction diplomatique et l’intervention armée – présentée à tort comme l’unique alternative –, entre l’abandon des civils et la logique du plus fort, l’UE dispose d’un continuum de mesures efficaces, licites et rapides, qu’il est urgent d’activer.

L’UE doit définir des ultimatums assortis de mesures coercitives, rappelant que les moyens « nécessaires » à la protection des civils demeurent mobilisables dans le cadre onusien. Il est en outre indispensable de briser le mur numérique en soutenant des infrastructures indépendantes, des solutions satellitaires et des outils de contournement, afin de restaurer la capacité des Iraniens à communiquer, documenter et alerter.

Documenter les crimes

La propagande d’Etat, qui légitime les exécutions et transforme les victimes en « terroristes », doit être combattue, en sanctionnant les médias officiels, en protégeant les journalistes et en soutenant des contre-expertises indépendantes. Une aide humanitaire et sanitaire immédiate doit aussi être acheminée, compte tenu de la saturation des hôpitaux et des restrictions imposées par les forces de sécurité jusque dans les établissements de soins.

Par ailleurs, l’UE doit mandater une mission d’enquête internationale, dans la continuité du mécanisme du Conseil des droits de l’homme, afin de documenter les crimes et de préserver les preuves avant leur destruction.

Enfin, elle doit exiger la libération des prisonniers politiques et la protection des détenus, en danger immédiat d’exécution et de torture.

Même si une résolution est bloquée au Conseil de sécurité, sa mise au vote produit des effets : elle permet de structurer le débat, de déclencher des procédures d’enquête, de mobiliser des Etats, de faire pression sur les alliés de Téhéran et de légitimer les demandes des Iraniens en faveur d’élections libres, permettant une transition démocratique.

Un régime à bout de souffle

Malgré les massacres et le régime de cruauté mis en place, le peuple iranien est déterminé à en finir. L’ampleur des crimes alimente des dynamiques de confrontation susceptibles de dégénérer en lutte armée. L’idée selon laquelle l’effondrement du régime ne laisserait place qu’au chaos – propagée par Téhéran et relayée à l’étranger –, conjuguée à des intérêts matériels, a contribué à tempérer les réactions occidentales.

Le régime est à bout de souffle, c’est pourquoi il réprime aussi violemment, et il s’effondrera. La place de l’Europe, dans le cœur des Iraniens, dans l’avenir régional et dans la reconstruction de l’Iran, se joue maintenant.

Ce que nous demandons s’inscrit dans la ligne défendue par la France et l’UE : faire vivre le droit international et le multilatéralisme. Dans un contexte incertain de recomposition géopolitique mondiale, renouer avec une politique effective conditionne notre avenir et la survie des valeurs humaines et démocratiques.

Parmi les signataires : Pouria Amirshahi, député Ecologiste et Social de Paris, Chirinne Ardakani, avocate ; Arache Djannati-Ataï,astrophysicien, chercheur au CNRS ; Negar Djavadi, écrivaine ; Sepideh Farsi, cinéaste ; Mina Kavani, actrice ; Chowra Makaremi, anthropologue, chercheuse au CNRS ; Aïla Navidi, autrice et metteuse en scène ; Mohammad Takook, physicien et professeur d’université ; Mehran Tamadon, cinéaste ; Aïda Tavakoli, doctorante et présidente de l’association We Are Iranian Students [« Nous sommes des étudiants iraniens »]. Retrouvez la liste complète des signataires sur ce lien.

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